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A la conquete de l’est: aux origines de « l’Orangisme ».

Le 20ème siècle a vu le remplacement de la domination anglaise par la domination américaine. Ce remplacement d’une puissance maritime par une autre ne modifiera pas l’existence de deux contraintes incontournables: d’abord la maîtrise des mers mais aussi l’obligation d’intervenir  dans le centre géo économique du monde. Ce deuxième objectif est inscrit dans la doctrine géopolitique anglo-saxonne, qui définit les rapports entre puissances mondiales comme une concurrence entre les puissances dites maritimes (Angleterre, Amérique), et celles dites continentales (Allemagne, Russie, Chine). Cette théorie est celle d’un des pères de la géopolitique moderne, Halford Mackinder (1861-1947), qui a défini l’existence d’un “pivot du monde“ (Heartland) situé en Eurasie, dans une zone couvrant l’actuelle Sibérie,l’Asie centrale et le Caucase. Mackinder redoutait (c’était avant la seconde guerre mondiale) que cette zone du monde ne s’organise et ne devienne totalement souveraine, excluant ainsi l’Amérique (située sur une île excentrée) de la gestion des affaires du monde. Mais le plus grand danger selon Mackinder aurait été une alliance des deux principaux empires continentaux que sont l’Allemagne et  la Russie. Il appelle donc à la constitution d’un front d’états capable d’empêcher une telle coalition de voir le jour. Après 1945, l’URSS est vue de par sa taille et son influence comme la principale puissance susceptible d’unifier ce Heartland. Elle est donc devenue par défaut l’adversaire principal de l’Amérique.


Une seconde théorie géopolitique développée par Nicholas Spykman (1893-1943) considère que la zone essentielle n’est pas tant le Heartland que la région intermédiaire entre ce dernier et les mers riveraines. Cette seconde théorie, complétant  la première, proposait d’empêcher la puissance continentale principale (URSS hier et Russie dès 1991) d’avoir accès aux mers. A cette fin, un front d’états devait également être créé mais afin de constituer et de contrôler une zone tampon entre l’URSS et les mers voisines (mer du nord, mer caspienne, mer noire, mer méditerranée). Pour l’historienne Natalia Narochnitskaya, cette volonté d’endiguement est toujours d’actualité. Il s’agit surtout d’écarter  la Russie du secteur nord de l’ellipse énergétique mondiale, zone qui comprend  la péninsule arabe, l’Irak, l’Iran, le Golfe persique, le Caucase nord (Caucase russe) et l’Afghanistan. Concrètement il s’agit de couper l’accès aux détroits, aux mers, aux océans ainsi qu’aux zones à fortes ressources énergétiques, et donc de repousser la Russie vers le Nord et vers l’Est, loin de la méditerranée, de la mer noire, et de la mer caspienne. Cette poussée s’exerce donc sur un premier front allant des Balkans à l’Ukraine pour le contrôle de la mer Egée et de la mer noire, et sur un deuxième front allant de l’Égypte à l’Afghanistan pour le contrôle de la mer rouge, du golfe persique et de la mer caspienne.
 

Mainmise américaine sur la nouvelle Europe
 
A la fin de la seconde guerre mondiale, l’Amérique et l’URSS se font face, c’est la guerre froide  dans un monde que l’on peut définir comme bipolaire. Cette guerre froide finira avec l’effondrement de l’URSS en 1991. Le monde d’après 1991 sera unipolaire et américano-centré,  le nouvel ordre mondial du président Bush père se concrétise dans les sables d’Irak en 1991. A l’époque beaucoup pensent que plus rien ne changera jamais, on parle de la fin des idéologies, voire de la fin de l’histoire avec une Amérique qui régnerait à jamais sur la planète.

Pendant la guerre froide, l’Union européenne s’est bâtie sur des fondements transatlantiques, puisque c’est l’Amérique via le plan Marshall qui a « aidé » l’Europe ruinée à se reconstruire, avant de superviser sa transformation en Union européenne. Ambrose Evans-Pritchard, journaliste britannique du Daily Telegraph, expliquera après l’étude de documents renduspublics par les Archives nationales des États-Unis le rôle des services secrets américains dans la campagne en faveur d’une Europe unie, dans les années 1950 et 1960. Ces documents montrent que l’instrument principal de Washington dans la mise en œuvre de ce plan pour le continent était le Comité américain pour une Europe unie (American Committee for a United Europe – ACUE), créé en en 1948. Donovan, qui se présentait alors comme un avocat en droit privé, en était le président de ce comité. Le vice-président était Allen Dulles, directeur de la CIA dans les années 50. Le conseil d’administration de l’ACUE comprenait Walter Bedell Smith, qui avait été le premier directeur de la CIA, et toute une liste d’anciennes personnalités de l’OSS et d’officiels qui faisaient des allers-retours avec la CIA. Les documents révèlent aussi que l’ACUE a financé le Mouvement Européen, qui était la plus importante organisation fédéraliste européenne pendant les années d’après-guerre. En 1958, par exemple, l’ACUE a assuré 53,5 % du financement de ce  mouvement. Le Mouvement de la Jeunesse européenne (European Youth Campaign), un des bras du Mouvement Européen, était entièrement financé et contrôlé par Washington. (…) Les chefs du mouvement européen – Retinger, Le visionnaire Robert Schumann et l’ancien premier ministre belge Paul-Henri Spaak  –  étaient tous considérés comme des hommes de main par leurs parrains américains. Le rôle réel des Etats-Unis fut camouflé comme dans une opération secrète. Les fonds de l’ACUE provenaient des fondations Ford et Rockefeller ainsi que de divers groupes d’affaires ayant des liens étroits avec le gouvernement américain. (…) Le dirigeant de la fondation Ford, une des principales ONG Américaines) était l’ancien officier de l’OSS Paul Hoffman qui devint aussi un dirigeant de l’ACUE vers la fin des années 50. Le Département d’État joua également un rôle puisqu’une note de la direction Europe, datée du 11 juin 1965, conseille au vice-président de la communauté économique européenne [CEE, qui a précédé l’UE], Robert Marjolin, de poursuivre de façon subreptice l’édification d’une union monétaire européenne. Elle recommande d’empêcher tout débat jusqu’à ce que “l’adoption de telles mesures devienne pratiquement inévitable”. Enfin les documents confirment que l’Amérique œuvrait très activement dans les coulisses afin d’amener la Grande Bretagne à intégrer l’organisation européenne. Ceci permet de mieux comprendre la guérilla que l’Amérique a menée contre le général De Gaulle de  1961 à 1969 surtout lorsque celui-ci empêchait  l’entrée de l’Angleterre dans l’Union européenne naissante.

Cette intégration transatlantique et occidentale se traduira par une solidarité anti soviétique pendant la guerre froide, et plus tard par la participation des principaux pays européens (France en 1993 en Bosnie et Allemagne en 1999 en Serbie) aux opérations militaires de l’OTAN. Peu à peu, l’extension de l’Otan est devenue une sorte de complément naturel de l’intégration de nouveaux états à l’Union européenne, vers l’est et la Russie. Ainsi l’Otan empêche toute souveraineté militaire en Europe, alors même que l’organisation supranationale européenne est dépourvue de toute souveraineté politique. Cette extension vers l’Est de l’Otan, à un moment ou le pacte de Varsovie n’existe plus aura un dessein géopolitique bien précis: utiliser l’Europe comme tête de pont pour aider  la percée Américaine vers le continent eurasiatique et refouler l’influence russe le plus a l’est de ce continent eurasiatique. La logique géopolitique est évidente: garder le contrôle du continent et une Europe coupée, afin d’éviter que l’Europe unifiée ne devienne un géant pôle politico-économique, concurrent de l’Amérique.
 

Années 2000 : La nouvelle donne
 
L’élection de Vladimir Poutine (qui pour l’analyste Aymeric Chauprade est un événement géopolitique majeur) et la renaissance rapide de la Russie ont modifié les rapports entre puissances pendant la dernière décennie. Il y a eu la  destruction militaire et politique de la Serbie en 1999 et l’agrandissement de l’Otan en Europe orientale, mais il y a eu aussi le traumatisme du 11 septembre  2001, l’enlisement de l’Amérique et de plusieurs membres del’Otan dans les guerres d’Irak et d’Afghanistan, avec des problèmes financiers de plus en plus importants pour financer ces guerres. Pourtant, les pressions sur l’est de l’Europe et sur le Caucase ont continué. Curieusement plusieurs états ont été visés par des événements politiques similaires dans les années 2000 : des révolutions de couleurs.

Ces révolutions ont concerné principalement des états frontaliers de la Russie, et dont les régimes n’étaient pas spécialement hostiles a Moscou, ni réellement pro occidentaux. Dans le cas de l’Ukraine et de la Géorgie, le projet était de changer les régimes politiques puis l’adhésion à l’Otan.

Dans le mainstream médiatique occidental on a souvent présenté ces événements comme des soulèvements spontanés et démocratiques. On sait aujourd’hui que les révolutions de couleur étaient en réalité des coups d’états démocratiques, sponsorisés et co-organisés de l’extérieur via un grand nombre d’ONGs, dont la liste est consultable ici. On a parlé d’Orangisme (en lien avec la révolution orange en Ukraine) pour qualifier ce courant géopolitique occidentaliste. La révolution en Ukraine a aussi pu bénéficier du soutien financier de donateurs plus inattendus comme l’oligarque libéral en exil Boris Berezovski pour qui la révolution était avant tout dirigée contrela Russie.

Le morcellement de la Russie, un objectif géopolitique
 
La politique du morcellement peut être une méthode d’affaiblissement d’états jugés trop denses géopolitiquement. Ce sera le cas de la Tchécoslovaquie, de l’ex Yougoslavie et c’était aussi un des projets américains pour la Russie. En effet, en septembre 1997, l’un des plus influents politologues Américain, Zbigniew Brezinski a publié  un article sur la géopolitique de l’Eurasie. Cet article explique que le maintien du leadership
Américain passe par un découpage de  la Russie en trois états distincts qui seraient ensuite regroupés sous l’appellation “Confédération Russe”.

Brezinski  propose ce découpage dans le but de libérer la Sibérie Occidentale et sa voisine Orientale de la mainmise bureaucratique de Moscou tout en affirmant dans son ouvrage « Le grand échiquier » qu’ainsi la Russie serait moins susceptible de nourrir des ambitions impériales et ne serait pas capable d’empêcher la prise de contrôle de l’Eurasie par l’Amérique. 

 

Cette idée de démembrer  la Russie en plusieurs états est ancienne. Lors du grand jeu au 19ème siècle, pendant la lutte opposant les empires russe et britannique en Asie centrale et dans le Caucase, l’Angleterre avait bien compris l’importance et donc la menace pour elle des récentes conquêtes russes aux dépens de l’empire Ottoman. Ces conquêtes ouvraient à  la Russieune possibilité d’accéder à la méditerranée et à la mer noire. Dès 1835 l’Angleterre a donc tenté de déstabiliser  la Russie notamment par des livraisons d’armes dans le Caucase, et par la création de comités Tchétchènes ou Tcherkesses lors du congrès de Paris en 1856, après la guerre de Crimée. Ce front Caucasien restera, au cours du 20ème et 21ème siècle une sorte de zone molle par laquelle l’Angleterre puis l’Amérique tenteront de déstabiliser  la Russie. Au début du 20ème siècle en effet des responsables des républiques musulmanes de Russie, principalement dans le Caucase et en Asie centrale, tenteront d’organiser la bataille vers leur indépendance avec le soutien de l’Occident, c’est la naissance du Prométhéisme, un mouvement qui a travers le siècle va lutter pour réveiller les identités et encourager divers séparatismes, afin d’affaiblir la Russie. Cette vieille idée de déstabiliser le Caucase russe et d’écarter la Russie de la mer Caspienne s’est manifestée à nouveau pendant la révolution de couleur qui a eu lieu en Géorgie en 2003, puis pendant la guerre qui a été déclenchée en Ossétie du sud. Face à ces pressions géopolitiques, en Europe orientale, dans le Caucase et en Asie centrale, la Russie reste sur la défensive. Après la dislocation de l’URSS et la disparition du pacte de Varsovie, une partie des élites russes avait pensé avec naïveté que la guerre froide était finie, et que l’Otan ne chercherait pas à s’agrandir.  Le soutien de Vladimir Poutine à Georges Bush
en 2001 aurait pu marquer le début d’une collaboration dans l’hémisp
hère nord, au sein d’une alliance allant de Vancouver à Vladivostok. A cette fin en partie, un conseil Russie-Otan a même été créé en 2002. Mais contrairement aux promesses faites a la partie Russe, l’extension de l’Otan a
continué vers l’est, dans une logique post guerre froide, il y a eu les révolutions de couleur, et les intentions de l’Amérique dans le Caucase et en Asie centrale ne sont pas claires. Aujourd’hui l’encerclement de la Russie se poursuit avec l’installation du bouclier anti missile aux frontières du pays. Les idées de Mackinder
, de Spykman  et de Brezinski ne sont peut être pas mortes et la Russie est aujourd’hui la cible d’une pression « orangiste » visant au démembrement du pays.

Des terres rares en Russie

L’article original a été publie sur Ria Novosti.
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Pour les pays qui n’ont pas de ressources minières, l’approvisionnement en énergie est vital. Après le charbon au 19e siècle, le pétrole et le gaz sont devenus au 20e siècle les objectifs stratégiques les plus importants, pour les pays industriels qui doivent importer. Ce commerce international de l’énergie est si important qu’il peut être un prétexte à des opérations militaires. Les récentes croisades énergétiques d’Irak ou de Libye en sont une parfaite démonstration. L’intensité de cette bataille pour l’énergie devrait s’accroitre car en dépit de la crise financière, il y a une croissance économique mondiale, et les besoins en énergie des pays émergents ou en voie de développement continuent à augmenter. Mais en dehors des matières énergétiques, (charbon, pétrole gaz et uranium) les industries consomment aussi un grand nombre de minerais indispensables. Parmi ces minerais, les « terres rares » sont devenues un enjeu stratégique vital, dont l’importance devrait considérablement s’accroitre dans les années à venir, surtout dans le domaine des nouvelles technologies et de la « croissance verte ».

Les terres rares sont un groupe de 17 éléments chimiques (entre autres Praseodymium, Rubidium, Lanthanum, Cerium, Neodynium, Europium) qui contrairement à ce que suggère leur nom, sont relativement répandus dans l’écorce terrestre. Mais le problème est de trouver des gisements avec une concentration suffisante pour être exploités. Les terres rares sont indispensables à la production de nombreux produits de haute technologie: tels que les ordinateurs, les téléphones portables, les écrans plats, les éoliennes, les ampoules à basse consommation ou encore les moteurs des voitures électriques. Les terres rares sont également utilisées dans le secteur de la défense, notamment pour la construction de missiles guidés et de radars. Leur utilisation s’est donc considérablement accrue depuis la fin du XXe siècle et elles ont donc une importance géostratégique de tout premier ordre, devenant un redoutable levier politique.

Jusqu’en 1950 la plupart des terres rares  provenaient d’Inde et du Brésil. C’est ensuite l’Afrique du sud qui a assuré le gros de la production jusque dans les années 1980 ou l’Amérique a pris le relais et est devenu le principal fournisseur. Depuis le début des années 2000, la Chine a fait baisser les prix et elle assure maintenant  l’essentiel de la production mondiale des terres rares: 95% en 2010. Conséquence de ce quasi monopole : En 2010, l’arrêt des livraisons chinoises au Japon alors que les deux pays étaient en pleine crise diplomatique (suite à un différend territorial en Mer de Chine) a provoqué un coup de tonnerre dans le ciel des industriels occidentaux et asiatiques.

En 2010 la Chine a produit 120.000 des 125.000 tonnes de terres rares produites dans le monde! 2.000 tonnes ont aussi été produites en Russie, 1.700 tonnes en Amérique, 650 tonnes au Brésil, 380 tonnes en Malaisie et 75 tonnes en Inde. Plus de la moitie de la production chinoise vient du site de Bayan Obo en Mongolie intérieure, et 35% de la province du Sichuan. Il est intéressant de savoir que plus de la moitié de la production chinoise est consommée par la Chine et que pour 2009, 50% de ses exportations sont allées  Japon, 19% aux Etats-Unis,  et 15% vers les pays industriels de l’Union Européenne (principalement France, Allemagne, Italie, Hollande).
Les réserves mondiales en terres rares étaient estimées à 110 millions de tonnes fin 2010, détenues à 50 % par la Chine, devant la Communauté des états indépendants (17 %), les États-Unis (12 %), l’Inde (2,8 %) et l’Australie (1,9%). Cette prépondérance chinoise inquiète beaucoup les pays importateurs car la Chine a instauré des quotas d’exportations et annoncé qu’elle réduira ses exportations et sa production de Terres rares de 10 % pour 2011 pour des questions environnementales. La Chine a été condamnée par l’Organisation Mondiale du Commerce en juillet 2011, suite à une  plainte déposée par l’Union Européenne, les États-Unis et le Mexique, destinée à mettre un terme  ces quotas qui ont fait exploser les prix. De plus, la demande mondiale augmente chaque année, et en 2015, la consommation totale devrait atteindre 185.000 tonnes, soit 50% de plus qu’en 2010, mettant ainsi le marché des terres rares sous pression.

L’enjeu est donc pour les pays consommateurs de sécuriser leur approvisionnement et de tenter de limiter l’impact de la raréfaction des terres rares au niveau mondial. Trois moyens existent: réduire leur utilisation, diversifier les sources d’approvisionnements (hors Chine) ou recycler ces minerais. La réduction de la consommation semble presque impossible et le recyclage ne permettra pas de faire face à la demande croissante de terres rares au moins à court et moyen terme. La seule solution est donc dans la réouverture de mines abandonnées et dans la recherche de terres rares hors de Chine. Le gisement américain de Mountain Pass, dont la production a été arrêtée en 2002 devrait redémarrer et atteindre 20.000 tonnes / an à compter de 2012. Le gisement de Mount Weld, en Australie, devrait voir sa production redémarrer fin 2011 et atteindre 22.000 tonnes / an fin 2012. Le gisement de Lofdal, en Namibie, est étudié par une société canadienne pendant que le gisement de Hoidas Lake, au Canada, est lui aussi exploré. Enfin les Japonais ont créé des coentreprises dans différents pays afin d’exploiter divers gisements: Sumitomo avec Kazatomprom, au Kazakhstan, Toyota au Vietnam et Mitsubishi à Pitinga au Brésil.
Mais récemment de nombreux gisement ont été découverts qui devraient bousculer l’équilibre géostratégique planétaire sur cette ressource et entrainer l’affaiblissement de la position chinoise de quasi-monopole. Le Brésil vient d’annoncer en effet que d’immenses réserves de terres rares avaient été découvertes et allaient être exploitées. Les Brésiliens ne sont pas les seuls à avoir fait de telles découvertes. D’après une équipe de géologues japonais, les fonds de l’océan Pacifique regorgeraient de terres rares. Selon une estimation de l’Université de Tokyo les gisements se trouveraient à des profondeurs variant de 3.500 à 6.000 mètres et s’étaleraient sur  des milliers de km2.

Pour le moment, la Russie est le second fournisseur mondial de terres rares et détient officiellement 20% des réserves mondiales connues. Mais cette estimation pourrait être revue assez fortement à la hausse après les dernières découvertes dans la région de Mourmansk ou la péninsule de Kola. La chasse aux substances stratégiques ne se limite pas aux terres rares. Dans les îles Kouriles un gisement de rhénium vient d’être découvert. Ce métal rarissime est utilisé dans divers domaines de la chimie. Le gisement des Kouriles pourrait produire plus de 26 tonnes par an alors que la demande mondiale du rhénium s’élève à seulement 30 tonnes par an. Les îles Kouriles sont également riches en d’autres éléments rares: germanium, indium, hafnium. Mais pour l’instant personne ne parle de leur prospection car selon la loi, en Russie, ces gisements sont déclarés stratégiques, c’est-à-dire que leur prospection est limitée et encadrée. Pour autant, c’est de bon augure pour renforcer la place de la Russie comme fournisseur de terres rares ou de métaux rares à destination des pays industrialisés importateurs.

Vers un monde incertain

L’article original a été publie sur Ria Novosti.

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L’année 2011 vient de finir, et pour commencer cette tribune je souhaite une bonne et heureuse année 2012 aux lecteurs de RIA-Novosti.
L’agence a publié les impressions personnelles des commentateurs de RIA-Novosti et je tenais à apporter ma modeste contribution à ce sujet.
Que penser de l’année qui s’achève et de celle qui commence? Les présidents des deux pays qui me tiennent le plus à cœur, à savoir la Russie et la France, ont eu des mots finalement assez identiques lors de leurs discours de fin d’année, qualifiant 2011 d’année très difficile.
Le monde d’avant la crise nous parait aujourd’hui bien lointain mais la similitude de tonalité des discours présidentiels de fin d’année ne doit pas masquer le fait que les situations en France et en Russie sont sensiblement différentes.

Les conditions économiques se dégradent en France, alors que 2011 aura été l’année de sortie de crise pour la Russie. Selon un sondage publié par le portail de recrutement Superjob.ru, 16% des Russes attendent des changements positifs pour l’année 2012, 8% estiment que 2012 sera stable dans tous les domaines, 7% attendent à une augmentation de salaire, et 6% estiment qu’il ne se passera rien de particulier l’année prochaine. Les pessimistes, qui pensent que 2012 sera marqué par une dégradation de conditions de vie et une flambée des prix ne sont que 9%. Globalement, le sondage montre  donc un optimisme prudent qui tranche avec le fatalisme traditionnel des russes, et qui s’explique sans doute par la santé économique du pays, relativement bonne, et par les perspectives de 2012.
L’incertitude économique qui frappe la zone euro se ressent sur le moral des citoyens. Ce premier janvier 2012 marquait les 10 ans d’existence de l’Euro, et comme le rappelait l’excellent commentateur Vlad Grinkevitch, “la zone euro ne traverse certainement pas sa meilleure période “. “La crise de la dette qui a frappé la Grèce, le Portugal, l’Italie et l’Espagne risque de dégénérer en une catastrophe financière majeure et être à  l’origine d’une nouvelle récession “. Ainsi ce sont 81% des Français qui pensent que 2012 sera une année difficile. Une anxiété cependant bien compréhensible alors que la France pourrait faire face en 2012 à une perte de son triple A, et sans doute s’avancer un peu plus vers une situation de récession économique. Les irlandais, les autrichiens et les belges sont respectivement deuxièmes, troisièmes et quatrièmes au classement du pessimisme, après les français, selon une enquête réalisée dans 51 pays. Les citoyens les plus pessimistes se situent donc clairement du côté des pays réputés les plus riches et les plus développés. Probablement parce qu’ils ont beaucoup plus à perdre et que les perspectives économiques globales sont particulièrement mauvaises pour 2012 dans la plupart des pays riches de l’OCDE.

Logiquement, les dix pays où l’avenir est perçu comme le plus sombre sont concentrés sur le continent européen. Six d’entre eux sont même membres de l’Union européenne. Le Premier ministre grec, Lucas Papademos, a appelé à poursuivre “l’effort (…) pour que la crise ne conduise pas à une  faillite désordonnée et catastrophique”. Pour le président français Nicolas Sarkozy, “le destin de la France peut basculer” en 2012. La chancelière allemande Angela Merkel a averti que 2012 serait “plus difficile” que l’année qui s’achève. Quand au président italien Giorgio Napolitano, il a demandé à ses compatriotes d’accepter les sacrifices pour éviter “l’effondrement des finances du pays”. Dans une moindre mesure, l’Amérique du Nord – Etats-Unis et Canada – est également dans ce groupe de pays qui entrent dans l’avenir à reculons. En revanche, quatre pays parmi les dix les plus optimistes au monde se trouvent en Afrique. En tête, le Nigeria, mais aussi le Ghana, la Tunisie et le Soudan du Sud. En Asie, le Vietnam et l’Ouzbékistan abordent aussi 2012 avec optimisme.

Mais il n’y a pas que l’économie: 2012 sera aussi une année charnière sur le plan politique car elle sera une année d’élection dans les 3 grands pays que sont la France, les Etats-Unis et la Russie. Sur le plan politique, tout comme sur le plan économique, l’avenir proche de la Russie semble clair: croissance économique soutenue et continuité du pouvoir politique russe quasi assurées. C’est loin d’être  le cas pour la France et les Etats Unis. Barack Obama et Nicolas Sarkozy portent sur leurs épaules de dirigeants les très lourdes responsabilités de la crise économique et monétaire qui continue à se développer. Effet pervers possible, une victoire des républicains en Amérique et des socialistes en France pourrait sensiblement modifier les rapports politiques entre grandes puissances, et créer des impulsions politiques dans de nouvelles directions, avec des conséquences sans doute imprévisibles à ce jour. 

Pendant que je regarde en boucle les images des festivités du nouvel an reprises par Russia-Today, et ces foules qui semblent  insouciantes, je me demande bien à quoi va ressembler le monde qui se réorganise si rapidement, ce monde dans lequel vivront nos enfants et nos petits enfants.

Le printemps arabe tourne à l’hiver et l’économie des pays occidentaux entre dans un automne plus qu’inquiétant. Pour certains analystes comme Olivier Delamarche, l’effondrement du système financier pourrait entrainer une ou plusieurs guerres. Si ce scénario catastrophe est écarté, les grand changements en cours vont se poursuivre : Les pays du groupe BRIC (Brésil- Russie- Inde- Chine) ont rebondi après la crise de 2008, ils  se préparent à leurs rôles de futurs géants économiques,  et le centre de gravité du monde continue à se déplacer vers l’Asie. La crise financière et économique en cours devrait entrainer l’affaiblissement relatif de l’Occident et surtout rendre  son modèle politique, économique et moral de moins en moins crédible. Ailleurs dans le monde, d’autres puissances comme la Malaisie, le Mexique, la Turquie ou l’Iran, se préparent à devenir des puissances régionales dont il faudra tenir compte.
Ce “nouveau monde” qui sera sûrement multipolaire devrait donc voir l’émergence de nouvelles puissances et de nouveaux modèles politiques et
économiques. La question est de savoir si cette transition pourra être pacifique. L’avenir qui se dessine semble bien incertain.

Réflexions sur les manifestations en Russie

L’article original a été publie sur Ria Novosti.
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L’année 2011 se termine et avec elle un mois de décembre placé sous le signe des  manifestations politiques. Rappelons les faits: suite aux élections du 04 décembre 2012 qui ont entraîné une baisse de Russie  Unie et une forte hausse des partis nationalistes ou de gauche, des fraudes électorales ont été dénoncées. Ces fraudes auraient permis au parti au pouvoir et disposant de la ressource administrative, de gonfler son score et de fausser les résultats. Pourtant, près de deux semaines après les élections, alors que des enquêtes sont en cours suite aux plaintes déposées, le nombre de fraudes recensées dans le pays y compris Moscou ne semble pas avoir faussé notablement le scrutin, dont les résultats sont conformes aux nombreux sondages et estimations d’avant et d’après vote.

 
Revenons aux manifestations: Le 10 décembre 2011, un grand meeting unitaire  d’opposition avait lieu à Moscou, rassemblant 30 à 40.000 personnes. J’ai déjà décrit la relative incohérence politique de cette manifestation qui rassemblait côte à côte des membres de la jeunesse dorée Moscovite, des nationalistes radicaux, des antifascistes, ainsi que des libéraux et des communistes. Souhaiter le départ à la retraite de Vladimir Poutine n’est pas un programme politique, et quand à la tenue de nouvelles élections, on se demande en quoi elle concerne des dizaines de sous-groupuscules politiques non candidats à la représentation nationale. 
Le 17 décembre le parti d’opposition libérale Iabloko a rassemblé quelques 1.500 partisans, alors que le meme jour qu’un millier de sympathisants du mouvement eurasien et du syndicat des citoyens russes (Профсоюз Граждан России) se réunissaient pour dénoncer les manipulations oranges et rappeler la nécessité d’un état fort. Le lendemain, le 18 décembre, ce sont près de 3.500 militants du parti Communiste qui se sont réunis. Le 10 décembre, lors de la grosse manifestation dopposition, l’un des leaders de l’opposition liberale, Mikhaïl Kassianov, avait affirmé que “Si aujourd’hui nous sommes 100.000, cela pourrait être 1.000.000 demain”. Celui ci a appelé à un printemps politiqueen Russie, un discours étrangement similaire à celui de l’excessif républicain John Mc Cain ces dernières semaines. Pour autant aucune marée humaine n’a  déferlé dans les villes du pays, au grand dam de nombre de  commentateurs occidentaux qui annonçaient déjà l’Armageddon en Russie, et c’est seulement une neige abondante qui a recouvert le pays le 24 décembre, jour de la manifestation unitaire.

 

Cette journée du 24 décembre n’aura finalement été un succès qu’a Moscou. En province, dans les autres villes de Russie, la mobilisation aura faibli par rapport aux rassemblements du 10 décembre. A Vladivostok, la manifestation a réuni 150 personnes, contre 450 le 10 décembre. A Novossibirsk 800 personnes ont défilé contre 3.000 le 10 décembre. A Tcheliabinsk dans l’Oural, les manifestants étaient moins de 500 contre 1.000 le 10 décembre, à Iekaterinbourg 800 personnes ont manifesté contre 1.000 le 10 décembre dernier. A Oufa, 200 manifestants se sont rassemblés, soit autant que le 10 décembre. Enfin 500 personnes ont défilé à Krasnoïarsk contre 700 le 10 décembre. Notons qu’à Saint-Pétersbourg, haut lieu de la contestation et bastion libéral en Russie, de 3 a 4.000 personnes ont défilé, contre près de 10.000 le 10 décembre dernier. (Sources : Ria-Novosti et Ridus.ru).

 

 
Dans la capitale le 24 décembre, 3 meetings différents ont eu lieu. 2.000 nationalistes du parti nationaliste Libéral-Démocrate de Vladimir Jirinovski, et 3.000 sympathisants du politologue Sergueï Kurginyan ont manifesté séparément pour répondre à la “peste orange”. Enfin et surtout dans ce qui est sans doute le plus gros meeting d’opposition de l’année, avenue Sakharov, ce sont 40 à 50.000 personnes qui se sont rassemblées. La manifestation de Moscou s’est déroulée sans incidents notables, si ce n’est à la fin du meeting, quand des radicaux d’extrême droite ont tenté de monter sur la tribune en force, alors même que le leader ultra nationaliste Vladimir Tor (dirigeant du mouvement NazDems) avait pris la parole quelques minutes auparavant. On peut du reste se demander pourquoi les nombreux journalistes occidentaux présents n’ont pas relevé le fait que plusieurs milliers de jeunes nationalistes radicaux sifflaient ou criaient “russophobe” en direction de certains orateurs de diverses confessions et scandaient  des slogans tels que: “les russes ethniques de l’avant”, ou “donnez la parole aux russes ethniques”. Un deux poids deux mesures pour le moins surprenant.
 

 

Dans le pays et donc surtout à Moscou, les rassemblements du 24 décembre ont tourné à la  cacophonie politique totale. Les meetings ont de nouveau rassemblé  toutes les composantes politiques les plus improbables, des nationalistes radicaux aux antifascistes, en passant par les libéraux, les staliniens, les activistes gays et lesbiennes ou quelques stars du Show Business russe. Plus surprenant, toujours lors de la manifestation de Moscou, la présence du milliardaire Prokhorov et de l’ancien ministre des finances Aleksei Koudrine, pourtant proche de
Vladimir Poutine. Aleksei Koudrine a d’ailleurs pris la parole, ajoutant à la cacophonie ambiante et déclenchant un record de sifflements du public. Pour la première fois un député d’opposition très connu a  mis le doigt sur cette désunion systémique de la soi disant opposition, en quittant la manifestation avant même de prendre la parole. Même son de cloche pour  l’analyste politique Vitali Ivanov, pour qui l’opposition à Vladimir Poutine est une nébuleuse qui mène des conversations de
cuisine.

 

 
La prochaine grande journée de manifestation devrait avoir lieu en févier, c’est à dire pendant le mois précédant l’élection présidentielle du 4 mars 2012. Pour autant, on imagine difficilement comment Vladimir Poutine ne serait pas réélu et tout d’abord au vu de la situation économique que connaît le pays. La croissance du PIB devrait frôler les 4,5% en 2011 et sans doute autant en 2012. Le taux de chômage est descendu à 6,3%, la dette du pays est faible, inférieure a 10% du PIB, et les réserves de change sont d’environ 500 milliards de Dollars. L’inflation est à la baisse, estimée pour cette année à 6,5% soit son plus faible niveau depuis 20 ans. La Russie est aujourd’hui la 10ieme économie du monde en produit intérieur brut nominal et la 6eme économie mondiale à parité de pouvoir d’achat. Selon les analyses du centre de recherche britannique CBER la Russie devrait être la 4ieme économie de la planète aux environ 2020.
 

 

Il est donc très difficile d’imaginer comment la personne jugée directement responsable de ce redressement économique par la majorité des citoyens pourrait ne pas être réélue. Bien sur il est plausible que la vague de mécontentement se reflète dans les scores de la présidentielle de mars 2012, et que Vladimir Poutine ne soit pas élu au premier tour avec 71% des voix, comme en 2004, ou avec 72% des voix, économique. Celui ci devra probablement envisager un score plus proche de celui de mars 2000 (Vladimir Poutine avait obtenu 52% des voix) voire se préparer à un second tour. Si tel est était le cas, il y affronterait probablement le candidat du parti communiste, Guennadi
Ziouganov. Un choix cornélien pour les occidentaux, mais qui refléterait parfaitement la tendance électorale initiée par les dernières élections législatives russes qui ont vu les partis de gauche augmenter fortement leur poids électoral.

Jean Radvanyi répond aux questions de RIA-Novosti

L’article original a été publie sur Ria Novosti.
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 Jean Radvanyi est spécialiste du Caucase et de la géographie régionale. Il est à ce titre professeur de géographie et de géopolitique de la Russie et l’ex-URSS à l’Inalco à Paris. Auteur de plusieurs ouvrages, il dirige à Moscou le centre franco-russe de recherche en sciences humaines et sociales de  Moscou, qui vient de fêter ses 10 ans.

Une discussion éternelle concerne l’identité russe et l’appartenance ou non (au sens large) de la Russie à l’Europe? Et si oui qu’est ce qui caractérise le plus l’appartenance de la Russie à l’Europe?
C’est une discussion jamais close dans ce pays. En tant que géographe et spécialiste de ce pays en sciences humaines, il est évident que la Russie fait partie de l’Europe et appartient, au moins en partie, à l’espace européen. Pour moi il est clair que la Russie fait partie de la culture européenne. Par son histoire et sa culture, la Russie est rattachée de toute évidence à l’Europe parce que les centres majeurs politiques et culturels russes ont toujours été du coté européen de la Russie, que l’on pense à Kiev, Novgorod, Saint-Pétersbourg ou Moscou.
Bien sur, la Russie a une partie de son territoire en Asie et par ce biais il y a d’autres influences qui interviennent, mais on peut dire ça pour d’autres pays européens, après tout l’histoire française c’est aussi les colonies africaines, l’outre-mer et donc bien sûr un seul facteur (historique, religieux) ne suffit pas, il faut voir dans son ensemble.

Vous êtes professeur de géographie de la Russie à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). La géographie est souvent citée comme le facteur d’appartenance russe a l’Asie. On connaît la phrase de De-Gaulle sur l’Europe de l’atlantique a l’Oural, or la Russie s’étend jusqu’au pacifique. Dimitri de Kochko par exemple dit : “Pour moi l’Oural n’est pas la frontière de l’Europe mais le centre de l’Europe de demain!”. Quelle est votre opinion à ce sujet? Cette frontière est-elle selon vous purement sémantique ou symbolique?

Je pense que la frontière est symbolique. L’Europe est un continent qui est mal défini et en particulier ujourd’hui du point de vue de la géographie cela dépend de quel niveau on se place. La géographie classique a une définition assez simple de l’Europe, qui tient au relief, critère souvent retenu pour les grandes entités géographiques. A ce moment la l’Europe s’arrête à l’Oural d’une part et aux chaînes principales du Caucase d’autre part. De ce point de vue classique, le sud-Caucase et les espaces russes au delà de l’Oural sont donc en Asie.
Cela créé quelques problèmes, car une partie de la Géorgie et de l’Azerbaïdjan sont sur le versant nord du Caucase et donc sont des territoires européens. Même chose pour le Kazakhstan dont une partie du territoire est à l’ouest du fleuve Oural et fait donc partie de l’Europe selon cette définition géographique classique. Par ailleurs il y a eu beaucoup de débat entre les géographes russes et plusieurs définitions données (reprises dans notre atlas du Caucase paru chez Autrement en 2010). Certains ont dit que la limite du Caucase, et donc de l’Europe, passait non pas par la chaîne principale, mais par le Kouban et le Terek. D’autres à l’inverse on dit que les limites sud du Caucase étaient situées au sud de la dépression Koura/Araxe, c’est-à-dire intégrant dans la partie européenne l’ensemble de la Géorgie et l’Azerbaïdjan, mais avec un point d’interrogation sur l’Arménie qui serait en partie européenne et aussi en partie asiatique.

Aujourd’hui on pense moins au relief, mais le problème n’est pas plus simple. L’Union Européenne met de temps en temps les Etats du sud Caucase dans l’Europe (politique de voisinage, partenariat oriental..) mais cela ne semble pas sur. Les cartes climatiques, les organisations internationales hésitent. En Russie par contre tout le monde s’accorde pour dire que la limite de l’Europe est l’Oural et que donc la Russie est bien à cheval sur deux continents. Elle fait partie de ces deux de la politique de voisinage, c’est la Russie qui a refusé. De ce point de vue géopolitique, les critères de définitions sont un peu différent et la Russie fait donc indéniablement partie de l’espace européen mais aussi asiatique.

Je sais que vous avez beaucoup voyagé en Russie. Récemment je suis allé à Perm, dans l’Oural justement, pour les Permiens, Perm est une ville Européenne.

Je n’ai jamais visité cette ville du piémont ouest de l’Oural, mais je la connais ayant fait un manuel géographique de la Russie. Je sais que dans le cadre des réorganisations administratives, se pose la question de la définition de l’Oural comme entité régionale au sein de la Russie. En effet tantôt on mettait dans l’Oural la chaîne de l’Oural avec ses piémonts immédiats, auquel cas Perm ferait partie de l’Oural, tantôt au contraire on y rattache une grande partie de la plaine de l’Ob ce qui déporte l’Oural vers l’Est laissant Perm plutôt dans la partie Volga, ou rattachée a une région Volga/Oural. Donc voila il y a là une question ayant des implications certaines comme c’est le cas pour les questions administratives qui ont, en Russie, souvent de fortes implications matérielles. Mais en général on ne demande pas aux géographes ni aux économistes de trancher et donner leur avis, c’est le législateur qui tranche et pas forcement de façon très concluante.

Pour croiser la géographie, l’administratif et la culture, la ville prétend au statut de capitale européenne de la culture. Les Permiens se sentent très européens, j’ai même entendu la bas que “l’Europe va de l’Oural à l’atlantique”! j’ai pu constater qu’un habitant à Perm se sent tout autant européen qu’un habitant de Valence ou Sibiu? Est-ce que cela vous surprend?

Non cela ne me surprend pas, car la ville est sur le versant ouest de l’Oural et est donc européenne, pas de doute pour moi. Cette histoire de capitale est assez intéressante, car il y a 2 villes qui se battent ce statut de capitale. Je suis allé à Iekaterinbourg et il s’est produit une chose de remarquable sur le plan administratif et symbolique. La limite, c’est à dire le col entre les deux versants Ouest et Est de l’Oural, est située à une certaine distance de la ville et est marquée par un monument. L’un des anciens maires de la ville a créé une nouvelle
route et donc on a voulu créer un autre monument. Or avec l’extension des limites administratives de la ville, la ville a inclu ce nouveau monument dans son territoire. Cela permettait aux gens d’Ekaterinbourg (la ville étant quand même franchement située sur le coté est de l’Oural) de prétendre (via cette extension administrative et ce jeu sur l’emplacement du monument) faire partie de l’Europe. D’un point de vue de géographe, ce jeu est très intéressant et je le cite en exemple à mes étudiants comme l’illustration d’une relative fascination des Russes à l’égard du mythe de l’Europe.
Quand à Perm la question n’est pas là, Perm est évidemment une ville de la partie européenne, maintenant est-ce qu’elle sera une capitale européenne de la culture?
Je sais par ailleurs que Perm est devenue depuis quelques années une ville où il se passe beaucoup d’animations culturelles, d’expositions, des filiales de musée et tout cela est intéressant. Je trouve ça très bien de mettre l’accent sur la culture et pas qu’à Moscou ou  à Saint-Pétersbourg, mais également en province afin que d’autres capitales de province en profitent.

 

Toujours dans le même sens, pensez-vous que la culture soit un bon vecteur de rapprochement entre l’Europe et la Russie? Pour également améliorer l’image de la Russie en Europe?
Oui je le crois réellement, la culture est certainement un des éléments de développement d’une ville. C’est souvent lié d’ailleurs à l’architecture et la protection du patrimoine architectural, ce qui est compliqué du reste en Russie au regard d’une législation peu favorable. Le dynamisme des acteurs culturels est important et peut faire d’une ville un pôle d’attraction par l’organisation de festivals, d’expositions, de musées, une vie théâtrale, musicale etc. Cela peut en effet devenir un des facteurs de développement et de reconnaissance d’une capitale régionale. Comme je sais qu’il y a déjà une certaine expérience à Perm, il est clair que c’est une carte à développer si les acteurs institutionnels (gouverneur, la ville) et les acteurs culturels (musées..) arrivent à se mettre d’accord et à lancer cette dynamique.

Avez-vous quelque chose à rajouter?

Oui il est clair que si Perm veut dire quelque chose pour les Russes, la ville est peu connue en France. On connaît plus l’Oural qu’on associe d’ailleurs à l’industrie, aux fabrications d’armes ou aux zones fermées. Et il est certain qu’il faut casser cette image. De ce point de vue l’approche culturelle est certainement très adaptée. En France on s’aperçoit que beaucoup de villes ont modifié, ou créé leurs images grâce à l’organisation de festivals, culturels, de musique, d’arts, de rue etc.
Par exemple l’année prochaine est une nouvelle année croisée franco-russe, concernant les langues des deux pays. Le concept français de la fête de la musique, qui est une fête populaire, a déjà été exporté dans nombre de pays. Je pense que c’est une initiative intéressante et qu’il faudrait peut-être inciter les autorités de Perm à faire de même, en transformant cet événement en fête populaire où tous les gens qui font de la musique puissent s’exprimer.

Réflexion sur la révolution des neiges en Russie

L’article original a été publie sur Ria Novosti.
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Les événements politiques et citoyens qu’a connu la Russie ces derniers jours ont sans doute une fois de plus été traités par le mainstream médiatique de façon excessive et erronée. Printemps russe, révolution des neiges, craquement du régime Poutine, révolution arabe a Moscou…

planeta_mitingLes qualifications excessives et souvent obsessionnellement dirigées contre la figure du premier ministre sont certes en adéquation totale avec quelques slogans que j’ai pu entendre lors de cette manifestation mais semblent bien loin de la réalité du terrain tout autant que de ce que pensent a ce jour la grande majorité des Russes. Cette fois-ci, le mainstream médiatique francophone n’a pas égalé le mainstream anglophone, dont une des principales chaînes de télévision a commenté les manifestations en Russie en utilisant des images d’émeutes en Grèce. On sait pourtant que les palmiers sont rares dans les rues de Moscou :), et que la police russe ne porte pas d’uniformes grecs. Tout commentaire est inutile, il suffit de regarder le reportage.

Reprenons depuis le début. Suite aux élections législatives du 4 décembre, des cas de fraudes électorales ont été mis en évidence. Pour autant une analyse sérieuse et non émotionnelle montre que des différences entre les sondages, les sondages d’après votes, les estimations et les résultats ne seraient palpables que dans le Caucase ou éventuellement à Moscou, comme je l’avais mentionné ici. Il a été rappelé que la structure traditionnelle et conservatrice tchétchène (rôle des teïps par exemple) peut être un facteur de vote difficile à comprendre. Les autres fraudes dénoncées concerneraient donc essentiellement Moscou ou le score de Russie Unie aurait été gonflé, comme l’a affirmé en cours de dépouillement un sondage de sortie des urnes publié par l’institut FOM et qui a mis le feu aux poudres. Très curieusement ce sondage n’est plus en ligne aujourd’hui sur leur site, mais il a été repris sur de nombreux blogs. Quoi de plus simple à manipuler qu’un sondage d’après vote par un institut? Les mouvements de protestations n’ont donc concerné essentiellement que Moscou et Saint-Petersbourg, qui ont rassemblé les ¾ des manifestants du pays.

 

Qu’en est-il, en réalité,  de la fraude dénoncée et propagée sur la toile, via les réseaux sociaux ou Youtube, et que les journalistes occidentaux citent sans relâche depuis les élections? 7.664 incidents de diverses natures ont été recensés sur l’ensemble des bureaux de vote durant ces élections (en Russie et à l’étranger). Parmi ces incidents, les cas récencés qui concernent des plaintes pour fraude au niveau de la comptabilisation des voix sont 437. Regardons maintenant ce que dit le site de l’association “indépendante” GOLOS, spécialisée dans la surveillance des élections: 66 cas recensés de différence entre les décomptes des observateurs et les résultats finaux, qui portent chaque fois sur des écarts de 100, 200 ou 300 voix, selon les cas. Même analyse pour Vedemosti qui publie une analyse détaillée de Moscou dans laquelle une 30aine de cas a été recensés par les observateurs d’Iabloko (parti d’opposition) pour toute la capitale. Peut-on imaginer que ces 20.000 voix en litige (estimation haute) ont permis à Russie Unie de doubler son score à Moscou? A-t-on remarqué que les observateurs “indépendants” ou ceux de GOLOS ou d’Iabloko n’ont pu observer à ce jour quelque fraude que ce soit dans le reste des 3.374 bureaux de vote de la capitale? Peut- on imaginer que ces quelques cas de fraudes dans tous le pays aient pu inverser totalement le résultat du scrutin? On peut sérieusement en douter. Depuis les élections, personne n’a contesté les irrégularités, fraudes et  dysfonctionnements systémiques relevés par les différents observateurs de partis politiques et des associations.Mais on ne peut pas encore comparer Moscou à Chicago, ou 100.000 voix avaient disparu lors d’une élection en 1982. En outre, beaucoup d’observateurs internationaux ont eux validé les élections, que l’on regarde par exemple ici, la, ici ou la.

 

A propos d’Amérique: l’association GOLOS, très en pointe pour dénoncer les fraudes en Russie, est financée par les très puissantes associations américaines USAID et NED.  GOLOS vient d’être pris la main dans le sac, si je puis dire, puisque la presse russe vient de publier un échange mail entre la responsable de GOLOS et des responsables de l’USAID, leur demandant combien l’association pourrait facturer (lors de précédentes élections en Russie) pour… Des dénonciations de fraudes et d’abus.
Mais le Buzz informatique sur des élections massivement truquées à bien fonctionné et ce sont sans doute environ 35.000 personnes qui se sont rendus à une grande manifestation samedi dernier à Moscou (j’y ai assisté)  afin de demander de nouvelles élections. La manifestation s’intitulait la révolution des neiges, et les participants portaient des œillets blancs mais également des fleurs. Cette association de symboles fait étrangement penser aux symboles des révolutions de couleurs (appelées également révolutions des fleurs) qui ont eu lieu en Serbie en 2000, en Géorgie en 2003 ou en Ukraine en 2004. Plus étrange encore, le site de la mystérieuse et nouvelle association qui organisait le mouvement s’intitulait de la même façon BelayaLenta. C’est un nom de domaine internet qui a été déposé aux Etats-Unis en octobre 2011…
Cette manifestation était extrêmement intéressante à mon sens. Elle réunissait une galaxie très hétérogène de mouvements politiques et d’associations. Une partie des gens était venu voir ce qui se passait et étaient surpris de l’ampleur du rassemblement. Je décrirais le participant moyen comme un moscovite de la classe moyenne supérieure, jeune et plutôt de sexe masculin, présent car convaincu de s’être fait voler ses voix, lorsqu’il n’était pas simplement hostile au premier ministre Vladimir Poutine. Le meeting était co-organisé par les éternels opposants libéraux Boris Nemtsov, Michael Kassianov et Vladimir Milov, fédérés au sein du Parnas, ainsi que par Serguei Udaltsov, le leader du mouvement d’extrême gauche Front de gauche, également ancien membre de la coalition libérale/communiste “l’Autre Russie”, qui rassemblait ultras d’extrême-gauche, nationaux-bolcheviques et libéraux pro-occidentaux.

 

Les associations libérales et pro-occidentales étaient présentes. Le parti-communiste et Russie Juste étaient aussi représentés, ainsi que divers mouvements d’extrême gauche: des anarchistes , le front de gauche et des mouvements tiers-mondistes. Mais il faut ajouter un autre élément tout à fait inattendu pour un observateur étranger, la présence en force de représentants de l’extrême droite la plus dure, néo-nazis , nationalistes ou encore monarchistes. Les francophones qui liront ce texte se demanderont sans doute comment des gens aussi différents ont pu défiler côte à côte sans heurts.Il y a eu beaucoup de slogans anti-Poutine, mais pas de casseurs en fin de manifestation. Cetteanimosité à l’égard du premier ministre, dans les slogans, s’est donc exprimée dans des domaines très différents. Pour certains, c’est un autocrate, pour d’autres au contraire il n’est pas assez nationaliste, trop libéral ou pas assez à gauche. Un symbole était absent de cette manifestation, le blogueur Alexeï Navalny, qui semble parfaitement représenter cette synthèse inattendue entre libéraux et radicaux d’extrême droite. Ce blogueur très populaire à l’ouest (plus qu’en Russie), ancien du mouvement libéral Iabloko, est à l’origine du slogan “Russie unie parti des escrocs et des voleurs” qui est repris par les opposants à Vladimir Poutine. C’est aussi Navalny qui a lancé le slogan “vote pour n’importe qui sauf pour Russie Unie”. Il a aussi participé cette année à la marche russe, cette marche de l’extrême droite, se “félicitant de pouvoir éduquer cette jeunesse radicale”. Mais il s’est également fait pirater sa boite mail, ce qui a permis de mettre en évidence qu’il était (tout comme Golos cité plus haut) salarié de l’association américaineNED (une des structures essentielles de soutien aux révolutions de couleur durant ces dernières années dans l’espace postsoviétiques), mais également en lien étroit avec Alexandre Belov, le représentant d’une structure d’extrême-droite viscéralement anti Kremlin: l’ex-DPNI.

 

A part l’influence de GOLOS et Navalny, il faut noter que les Etats-Unis ont promis récemment d’augmenter les aides aux associations qui opèrent en Russie, en affirmant que ces aides ne viseraient pas à miner la stabilité politique du pays. Ce dont on peut très sincèrement douter.
J’ai assisté à cette manifestation et deux réflexions principales me viennent à l’esprit.
D’abord le meeting s’est terminé dans le calme: c’était une démonstration de maturité de la société russe, tant au niveau des manifestants que de l’état. Désormais le mythe de l’état répressif sans cesse mis en avant n’est plus valide. Les manifestants ont respecté le cadre légal, tout s’est déroulé sans incidents notables.
Ensuite les revendications sérieuses et constructives de beaucoup de manifestants (médecine gratuite et reforme de l’éducation par exemple), semblaient correspondre aux demandes d’un électorat proche du parti communiste ou de Russie Juste, les partis du nouveau bloc de gauche. Ce bloc de gauche qui va occuper environ 1/3 de la nouvelle assemblée semble donc être la réelle force d’opposition qui a émergé des élections du 4 décembre, bien plus qu’une hypothétique et fantasmatique coalition orange/brune/rouge, réunie dans un meeting organisé par d’éternels perdants ou par des leaders de groupuscules. Il est plausible que désormais la vie politique russe puisse se structurer autour de deux grands blocs: un centre droit autour de Russie Unie et un grand courant de gauche.
Ces deux réflexions me font penser que la vie politique russe devrait ainsi garder sa stabilité, en renvoyant les projets américains de révolution de couleur en Russie aux oubliettes de l’histoire.