L’Assaut américain sur les banlieux francaises (1)

En octobre 2005 la France a connu de violentes émeutes urbaines. Présentées comme des révoltes sociales, elles concernaient en fait en majorité des jeunes d’origine non européenne, principalement issus des quartiers périphériques des grandes villes. Les émeutes furent déclenchées officiellement par le décès de deux jeunes délinquants poursuivis par la police et qui sont morts électrocutés après s’être réfugiés dans un transformateur électrique pour éviter un banal contrôle d’identité. Le bilan de ces émeutes a été lourd : En 3 semaines, il y a eu 3 morts, 3.000 interpellations, 10.000 voitures brûlées et le saccage de dizaines d’édifices publics, notamment des écoles, gymnases, entrepôts, commerces, médiathèques ou encore des églises. Ces désordres se sont rapidement transformés en émeutes identitaires, opposant des jeunes français
d’origine arabo-africaines à l’état Français. Au summum de leur violence, près de 11.000 policiers ont été mobilisés pour contenir les fauteurs de troubles. L’état d’urgence a même été décrété à un certain moment. Le coût de ces émeutes est estimé à près de 200 millions d’euros. Ce furent les pires violences urbaines que la France ait connu depuis 1968 .
 
En 2009, un journaliste et romancier allemand, Udo Ulfkotte, publiait un livre tout à fait étonnant intitulé Der Krieg im Dunkeln: Die wahre Macht der Geheimdienste
(La guerre dans l’obscurité : le pouvoir des secrets) dans lequel il développait une thèse selon laquelle ces émeutes n’étaient pas totalement spontanées mais avaient été organisées, et entretenues, via des agitateurs professionnels. Dans son livre, le journaliste assimile cette agitation révolutionnaire à une variante de révolution colorée, mais au cœur de la France de 2005. Sans savoir si cette théorie est juste ou fondée, elle est à mettre en parallèle avec une des conséquences les plus inattendues de ces émeutes, l’intérêt grandissant et affirmé des États-Unis envers ces jeunes issus de l’immigration, français et pourtant en révolte contre l’état Français.  
 
C’est un câble datant du 25 janvier 2007 publié  par Wikileaks qui semble révéler l’affaire. L’ambassade Américaine y affirme développer une politique de soutien et de développement envers les communautés afro-arabes de France, en visant clairement les jeunes musulmans français. Les premiers jets de  cette politique furent fixés en 2001, après le 11 septembre.  Des diplomates américains affirment en effet que l’évolution démographique de la France est telle que de nombreux français d’origine afro-arabe feront partie des décideurs français de demain.  Après le 11-Septembre et la guerre en Irak, il semblait vital au département d’état de tenter d’améliorer l’image de l’Amérique aux yeux des musulmans d’Europe.  Plusieurs personnages sont des acteurs clefs de ce dispositif américain en France.
 
En 2009, Barack Obama nomme Charles Rivkin comme ambassadeur des États-Unis en France. Après une carrière dans l’industrie du divertissement et de la publicité, il a été un des plus importants collecteurs de fonds pour la campagne de Barack Obama. Dès septembre 2009 le ton est donné, l’ambassadeur Rivkin et son épouse sont les invités d’honneur du maire de Villiers-le-Bel pour l’inauguration de la première peinture murale réalisée dans le cadre d’un programme franco-américain d’échanges artistiques et éducatifs sur l’art urbain. 
 

 

Villiers le Bel n’est pas une ville comme un autre, c’est de là que sont parties les émeutes de 2005. En novembre de la même année, l’ambassade des États-Unis d’Amérique invite 24 lycéens français à devenir des ambassadeurs de leur culture aux États-Unis. Le programme « Jeunes Ambassadeurs », mis en place pour la deuxième année consécutive en France, permet à des lycéens de condition modeste de passer 15 jours aux États-Unis, accompagnés et entourés, comme nous allons le voir. 

 

En mars et en avril 2010, une trentaine de jeunes est envoyée aux États-Unis via le programme de jeunesse du Département d’Etat: Visiteurs Internationaux. Parmi ces
jeunes de nombreux responsables d’associations, des rappeurs ou des jeunes impliqués dans le milieu associatif notamment au sein des communautés immigrées, ou d’origine immigrée.
 

 

Ce programme des « Jeunes Ambassadeurs » n’est pas fait nouveau en soi puisqu’une note publiée en 2007 , et qui s’intitule : « L’élection présidentielle française, parfait exemple du succès du IVLP » (International Visitor Leadership Program) » nous apprend  que de nombreux responsables politiques français aussi bien de droite que de gauche (sont cités Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux, François Fillon ou encore Christine Boutin) ont bénéficié eux aussi de ce programme. 
 

 

Le 02 avril 2010, Charles Rivkin se déplace à Bondy (une des villes à plus forte concentration de population immigrée de la banlieue Parisienne) à la rencontre des jeunes. Il leur déclare notamment: « Chez moi, c’est différent. Tu peux être africain, indien, mais tu es avant tout américain. […] J’aime parler avec tous les Français. Je sais, et je suis sûr, que le prochain leader français est en banlieue ». Avant de partir, il demande aux jeunes : « Si vous aviez des artistes américains que vous voudriez rencontrer, ce serait qui ? ». Promesse tenue le 13 avril 2010 l’ambassadeur est de retour à Bondy, accompagné de l’acteur noir Américain Samuel L. Jackson et de sa femme, à la rencontre des jeunes. L’acteur déclarera : « Vous êtes l’avenir, saisissez votre chance, construisez-vous un réseau, […] dites que ce n’est pas normal quand je ne vois pas à l’écran des gens qui me ressemblent. ». 

 

Le 24 juin 2010 l’ambassade des Etats-Unis organise un forum  intitulé Create Today  avec des jeunes entrepreneurs américains et français. Lors du déjeuner dans le jardin de la Résidence, les invités ont pu assister à des expositions d’art ou encore écouter la dernière chanson « Vida loca » du groupe de rap Français  Kommando Toxik de Villiers-le-Bel.Le 29 juin 2010, l’ambassadeur américain inaugure le premier Paris Hip Hop Campus à La Villette. Il assiste à la première table ronde sur le thème France vs. US : une nouvelle école de la réussite ! Le 5 août 2010, c’est  Sylvester Stallone, Jason Statham et Dolph Lundgren qui visiteront (avec la délégation de l’ambassade Américaine) la ville de Rosny-sous-Bois, connue également pour sa très forte population d’origine immigrée, ses problèmes sociaux et ses émeutes fréquentes. Sylvester Stallone déclarera après la rencontre:  « C’était formidable de rencontrer des gens de Rosny-sous-Bois, des gens vrais».
 

 

En juillet 2010, pour appuyer ces activités, Mark Taplin est nommé n°2 de l’ambassade des Etats-Unis en France. Diplomate de carrière, M.Taplin est un spécialiste de la diplomatie publique. Avant sa nomination, il était professeur à l’Université George Washington, et plus précisément à l’Institute for Public Diplomacy and Global Communication. Il tenait un blog   qui traitait des méthodes d’influence et du smart power. M. Taplin a été  auparavant Attaché Culturel adjoint en 1984-1987 puis Attaché de Presse adjoint en 1994 à l’ambassade Américaine à Moscou.  De 1999 à 2001 il a été conseiller pour les Affaires publiques de l’ambassade américaine à Kiev, en Ukraine.  De 2002 à 2004, Mark Taplin a été Directeur du Bureau des Affaires de l’Ukraine,  de la Moldavie et  de la Biélorussie au Département d’État américain.
Il a contribué à développer la politique des États-Unis vers l’Ukraine dans la perspective de l’élection présidentielle ukrainienne de 2004. Il a d’ailleurs quitté son poste durant l’été 2004. La « révolution orange » ayant elle commencé le 21 novembre de la même année. De 2005 à 2008, il a occupé ensuite le poste de Chef de Mission adjoint à l’Ambassade des États-Unis de Bucarest en Roumanie. Fervent soutien d’Obama, Mark Taplin est aussi connu pour avoir orchestré la petite campagne médiatique ayant abouti au licenciement d’Alain Joyandet, secrétaire d’Etat français à la Coopération, qui en déplacement en Haïti, s’était interrogé publiquement sur le rôle des États-Unis.En effet, après la prise de contrôle de l’aéroport  de Port au Prince par les troupes Américaines (suite au tremblement de terre qui a frappé l’Ile), celles-ci se sont opposées à l’atterrissage de deux avions français d’assistance humanitaire. Alain Joyandet  déclara souhaiter une enquête sur le comportement des Américains à Haiti pour « savoir s’il s’agit d’arriver, d’aider Haïti, ou d’occuper Haïti». Peu de temps après il sera révélé que ce dernier a utilisé un avion privé pour se rendre en Martinique dans le cadre de ses fonctions ministérielles, puis qu’il aurait bénéficié d’un permis de construire illégal et enfin qu’il aurait passé des cigarettes en note de frais. Trois scandales qui tombaient à point, Alain Joyandet démissionne finalement du gouvernement français le 05 juillet 2010. 

 

 
Taplin et Rivkin ne sont pas seuls pour développer cette stratégie de séduction à l’égard des minorités en France. Toutesces opérations de séduction (que certains  pourraient qualifier de manipulation) sont également orchestrées par Laura Berg, attachée culturelle de l’ambassade, mais surtout par une Française, Randiane Peccoud, qui supervise, depuis une dizaine d’années, les opérations américaines en direction de la communauté musulmane. Particulièrement discrète, cette femme de 53 ans, officiellement « chargée de la société civile » à l’ambassade américaine à Paris n’est pratiquement jamais citée. France-Soir (Comment Ali Soumaré a été « traité » par l’ambassade américaine, 6 août 2010) avait levé le voile sur elle, révélant qu’elle disposait du « meilleur carnet d’adresses français de la diversité (avec) tous les contacts : leaders d’opinion, politiques et associatifs ».

 

Bien sur les ingérences américaines de toutes sortes en France ne sont pas un fait nouveau. Sydney Hooks, un des responsables du Congrès pour la liberté de la culture, un vaste programme financé par la CIA durant la Guerre froide, déclarait déjà en 1941: « Rééduquer, ré-informer le public français, me semble être la tâche la plus fondamentale aussi bien que la plus urgente pour la politique démocratique américaine en France ».  Sydney Hooks, de toute évidence, pensait au public français dans son ensemble. Ce qui est nouveau, c’est de voir cibler cette portion particulière de la population française.
 

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Posted on by Alexandre Latsa in Articles en francais, Révolutions de couleur, Win.ru Leave a comment

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