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médias mensonges, les émigrants fantômes de Russie

Très récement, toute une série d’articles venait rappeler à  quel point la Russie était un pays sans avenir. Divers médias francophones, tel que le Figaro, la Tribune de Genève, Le soir, reprenant une dépêche provenant visiblement de l’AFP, ont commenté les résultats d’un sondage  qui démontrait l’émigration massive dont le pays souffrirait depuis ces dernières années. On y lit par exemple « qu’un cinquième des R usses (22%) souhaiterait émigrer de Russie » et que « selon les chiffres officiels, cités par Vedomosti, en trois ans, environ 1,2 million de personnes ont quitté la Russie ». Ces résultats « illustreraient une nouvelle vague d’émigration, et mettent à mal les mots d’ordre patriotiques et les projets ambitieux du Kremlin” écrit Europe1.

Reprenons les deux informations clefs :

– 1 Russe sur 5 souhaiterait émigrer.

– 1,25 million de Russes ont quitté le pays depuis 2008.

 

Illétrisme ou médiamensonges ?
Tout d’abord, regardons de plus près l’origine de ce chiffre de 1,25 millions de russes qui seraient partis depuis 3 ans. Le chiffre vient d’une discussion en date du 15.01.2011 retransmise à la radio Echo de Moscou entre Sergueï Stépachine (président de la cour des comptes depuis 2000) et Michael Barshevski. Je rappelle l’échange en russe ci dessous, avec sa traduction:

«М.БАРЩЕВСКИЙ: … Ты говоришь сейчас про инновации (…) мы потеряли очень много мозгов, которые сегодня могли бы нам очень полезны в инновации.
С.СТЕПАШИН: Но у меня есть цифры точные. 1 миллион 250 тысяч человек, которые работают за рубежом. Это не самые плохие наши…
М.БАРЩЕВСКИЙ: Ты имеешь в виду не водопроводчиков?
С.СТЕПАШИН: Ну, это ученые, специалисты.
М.БАРЩЕВСКИЙ: Миллион 250 тысяч?
С.СТЕПАШИН: Миллион 250
тысяч. Примерно столько ушло после 1917 года».

M.BARCHEVSKI: … Tu parles de l’innovation (…) on a perdu beaucoup de cerveaux qui nous auraient été très utiles dans le cadre de l’innovation.
S.STEPACHIN: J’ai des chiffres précis. 1 million 250 mille personnes qui travaillent à l’étranger. Et pas les plus mauvais…
M.BARCHEVSKI: Tu veux dire pas des plombiers?
S.STEPACHIN: Des scientifiques, des spécialistes.
M.BARCHEVSKI: 1 million 250 mille?
S.STEPACHIN: 1 million 250 mille. Voilà à peu près combien sont partis depuis 1917.

à Comprenez bien ce qui a été dit et écrit: aujourd’hui 1,250 million de russes travaillent à l’étranger. Comment en est-on arrivé  à ce que ce chiffre soit repris par la presse
comme le nombre de russes ayant soi-disant fui la Russie de Poutine et Medvedev depuis 3 ans ?Nous en sommes arrivé là via un processus de douce mais régulière transformation / interprétation des textes qu’il est intéressant d’étudier. Observons cela de plus près.

Par exemple dès le 04.02.2011 mlnews affirmait que : “selon les calculs de la cour des comptes, ces dernières années 1,250 million de personnes ont émigré de Russie («По даннымСчетнойпалатызапоследниегодыизРоссиивэмиграциюуехали 1 миллион 250 тысяччеловек»).

On passe à la vitesse supérieure dans un article du 11 février 2011 de Moskovsksi Komsomolets intitulé “courons loin du tandem” («Бегомоттандема») où il est dit: « la cour des comptes a officiellement déclaré que durant les dernières années sont partis de Russie 1,25 million de personnes. La vague d’émigration est à peine moins grande que celle de 1917. Ces données sont confirmées par le directeur du Service Fédéral des Migrations (FMS) : 300 à 350.000 Russes partent chaque année travailler à l’étranger. Combien reviennent, il n’a pas dit ».
(«Счётная палата официально сообщила: “За последние годы из России уехали 1 250 000 человек”. Волна эмиграции немного меньше, чем после 1917 года. Эти данные подтверждает директор Федеральной миграционной службы Ромодановский: “Порядка 300—350 тысяч россиян уезжают каждый год работать за рубеж”. Скольковозвращается, оннесказал»).

Deux contre-vérités.  Non seulement la traduction de la phrase de Sergueï Stépachine est fausse, mais en ce qui concerne les 350 à 400.000 émigrants / an, il ne s’agit bien sûr que d’une émigration temporaire. C’est vérifiable sur le lien en question reprenant les affirmations du directeur du FMS : “Chaque année 300.000 Russes partent de Russie, dont 40.000 pour aller résider définitivement à l’étranger. Ce chiffre était de 70.000 en gros avant la crise, mais il s’est réduit à 30.000 à cause de la crise (..)”
Каждый год из России уезжают более 300 тысяч россиян, из них около 40 тысяч – на постоянное место жительства, считает глава Федеральной миграционной службы РФ Константин Ромодановский. “До кризиса цифра была 70 тысяч человек, но потом эта цифра сократилась. (…) Из всех уезжающих россиян за границу “примерно 30-40 тысяч” покидают страну на постоянное место жительства, сказал глава ведомства ». à Donc 400.000 russes sortent de Russie chaque année pour aller travailler ou étudier à l’étranger, ou encore pour des raisons personnelles (ce qui est un processus tout à fait normal) mais seulement un faible pourcentage d’environ 10% ne revient pas.

Le 29 mai 2011 Novaya Gazetta dans un réquisitoire contre la Russie intitulé ” La Russie ne plait plus” affirme que la Russie ne sera pas en état de faire face à l’année 2050″ en affirmant que le “représentant de la cour des comptes Serguei Stépachine a affirmé que depuis 2008, 1,25 million de personnes” ont émigré. (Председатель Счетной палаты Сергей Степашин еще в январе озвучил цифру — с 2008 года из страны уехало 1,25 миллиона человек экономически активного населения). 

L’article est constitué de témoignages de jeunes émigrants russes, qui expliquent pourquoi ils ont choisi de quitter la Russie et de vivre à l’étranger, aux Etats-unis, au Canada, en Israël, en Allemagne ou en Scandinavie. La liste complète de tous leurs griefs à l’égard de la Russie est un best-off du genre : peur de la police, pauvreté, petits salaires, pas de perspectives, pas de possibilité de fonder une famille, instabilité économique, xénophobie.. Bref le pays est foutu! Il est temps de se tirer (Пора Валить) comme dirait Marie Jégo du Monde!

L’hebdomadaire Newtimes du 17 au 23 mai 2011 confirme cet exode  massif: ” Selon les données du représentant de la cour des comptes de Russie, Sergueï Stépachine, au cours des trois dernières années ont émigré de Russie 1,25 million de personnes”.(По данным главы Счетной палаты РФ Сергея Степашина, за последние три года
из России в эмиграцию уехали 1 млн 250 тысяч человек).
 
Les faits, les chiffres, sont bien loin des obsessions idéologiques

L’institut Rosstat donne des chiffres reconnus comme étant assez précis. Etudions l’émigration de Russie vers l’étranger lointain et non l’étranger proche, ou monde ex-soviétique. Et cela afin de ne pas prendre en compte  les migrations intra-CEI de ressortissants russes d’origine géorgienne, urkainienne ou moldave. En effet il semble peu plausible que les émigrants russes aient fui en masse en Azerbaidjan, Géorgie, Ukraine ou Biélorussie. Si émigration économique il y a eu (voir les exemples dans l’article cité plus haut de Novaya Gazeta), ces émigrants ont évidemment fui vers des zones riches du monde: en Occident!  Les données de 1997 à 2008 sont consultables en ligne ici et celles de 2009 et 2010 ici. J’ai synthétisé sous forme de tableau ces résultats :

 
 

Etudions ces chiffres :

– Sur 14 ans ont définitivement quitté la Russie vers l’étranger lointain(hors ex-URSS) : 629.880 personnes
– Le gros de cette émigration a eu lieu entre 1997 et 1999.
– Depuis 1999 la quantité d’émigrants de Russie baisse,ce qui traduit l’amélioration économique que le pays a connu depuis 10 ans.
– Depuis 2008 : 37.894 Russes ont émigré définitivement vers l’étranger lointain.

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Regardons maintenant la totalité des émigrants de Russie (étranger proche et étranger lointain).
 
Depuis 2008 donc, 105.544 russes ont émigré à longue durée hors de Russie.

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Rappelez-vous ce qui est écrit plus haut, par le directeur du FMS : « Chaque année partent de Russie 300.000 Russes, dont 40.000 pour aller résider définitivement à l’étranger. Ce chiffre était de 70.000 en gros avant la crise, mais il s’est réduit à 30.000 à cause de la crise ». 30.000 donc en gros 1 /3 (entre 12 et 13.000 vers l’étranger lointain).Ensuite la Russie reste un pays avec un solde migratoire fortement positif, comme le montre le schéma ci-dessous qui compare les entrées et les départs de Russie. Depuis 2002, il part moins de 100.000 personnes / an, et depuis 2006 moins de 40.000 / an. Nous sommes donc bien loin des 400.000 / an qu’une certaine presse annonce.

Un tableau de Wikipedia permet de voir la réalité de ces flux migratoires russes.
 
Fantasmes, sondages et presse « indépendante » ?

Maintenant le sondage traduisant la soi disant nouvelle vague d’émigration, et qui mettrait à mal les mots d’ordre patriotiques et les projets ambitieux du Kremlin. 22% des Russes, soit une personne sur cinq, souhaiterait émigrer mais ils sont 73% à ne pas vouloir émigrer à l’étranger. Regardons attentivement le second tableau de ce même sondage, ils ne sont toujours que 1% en Russie  à déjà préparer leur départ en faisant leurs sacs (ca n’a pas changé depuis 2009), que 2% à avoir pris la décision d’émigrer et 6% à étudier les possibilités d’émigration. Ils sont également 69% à ne jamais penser à émigrer. Par comparaison, en 2006, 25% des jeunes britanniques souhaitaient émigrer, ce chiffre a atteint75% en décembre 2010. Mais à la même date, seulement 2% d’entre eux ont réalisé leur projet d’émigration. En clair, le pays n’a connu aucune fuite massive de cerveaux malgré de tels sondages. En 2009, 20% des Chinois diplômés souhaitaient également quitter le pays. En 2010, 30% des jeunes arabes (pays de la ligue arabe) souhaitaient également émigrer. On relève aussi que 20% des Bulgares en âge de travailler souhaitent partir à l’étranger. Ce seuil de 20 à 30% semble donc exister dans de nombreux pays, indépendamment du contexte économique local, très bon pourla Chine, ou relativement mauvais pourla Bulgarie par exemple.

Par rapport à ces chiffres, on peut surtout se demander s’il y a suffisamment de jeunes Russes diplômés ou pas, qui souhaitent acquérir une expérience professionnelle à l’étranger. La mondialisation de l’économie offre des opportunités de plus en plus nombreuses dans ce sens, et il n’y a rien de malsain dans cette tendance qui améliore les échanges économiques. Ce qui est malsain, c’est de propager dans les médias des chiffres faux, pour alimenter des prévisions catastrophistes.

Evidemment un sondage chez les lecteurs de Novaya Gazetta montre que 62% d’entre eux seraient prêts à quitter le pays, mais les lecteurs de NG sont principalement des libéraux-orientés, hostiles à la Russie d’aujourd’hui et à son pouvoir politique actuel, jugé responsable de tous les maux. Un  sondage fait dans ce lectorat n’est donc pas très représentatif de l’opinion publique russe en général. Bien sûr j’ai cité plus haut Vedemosti, un quotidien créé en 1999 suite à une initiative conjointe du Financial
Times
, du Wall Street Journal et du groupe de presse Sanoma (éditeur du Moscow Times). Pas étonnant qu’ils ne soient pas les derniers dans une certaine propagande de la Russie d’aujourd’hui. Il y a aussi cité newstimes dont la rédaction est composée de figures de la scène dites libérale et « anti-Kremlin d’aujourd’hui», comme Evguenia Albats ou encore
Valeriya Novodvorskaya. Une ex-correspondante Francaise du Figaro avait d’ailleurs pris la défense de la rédaction de ce journal, soi disant menacé par le Kremlin pour des problèmes de ligne politique. Quoi qu’il en soit en l’espèce et bien loin de toutes considérations politiques, on ne peut que constater leur totale mauvaise foi.

Quelles conclusions en tirer?

– Les chiffres montrent en Russie une baisse de l’émigration et une stabilisation de l’immigration depuis les années 2000.
– Le nombre de Russes qui ont quitté leur pays depuis 2008 est de 105.000 et non pas de 1,25 million.
– Une certaine presse dite d’opposition libérale gagnerait beaucoup à être un minimum sérieuse dans ses analyses et non à fantasmer en lançant des mensonges, repris et propagés sur la toile. La quantité ne s’impose pas sur la vérité.
– Les gros relais médiatiques francophones semblent ne pas vérifier leurs sources et on peut légitimement se poser la question de savoir s’il s’agit de mauvaise foi ou d’incompétence.  Dans les deux cas, c’est assez inquiétant et cela ne reflète pas la vérité de la Russie d’aujourd’hui.
Merci a Anatoly Karlin et Nicolas Starikov dont je me suis inspiré des analyses pour faire cette synthèse en Français.

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Liens annexes démontrant la mauvaise foi ou l’incompétence de nombre de nos journalistes:
 
 
 

Vers une réconciliation nationale?

L’article original a été publie sur Ria Novosti.
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La cohabitation interethnique et la cohabitation interculturelle posent maintenant des problèmes récurrents dans tous les pays d’Europe. Depuis quelques décennies, la France et l’Union Européenne connaissent pour la première fois de leur histoire des vagues d’immigration non européenne qui posent des problèmes d’intégration, d’assimilation et de cohabitation avec les populations indigènes européennes. La ghettoïsation et la communautarisation sont les deux écueils principaux sur lesquels buttent les tentatives d’intégration harmonieuse des nouveaux venus. Récemment des dirigeants politiques deFranced’Allemagne ou d’Angleterre ont reconnu l’échec de la société multiculturelle telle qu’elle s’est constituée en Europe. Au sein de l’UE, la linéarisation de la vie politique (sur un axe gauche/droite) a relativement exclu du débat les notions de patriotisme et/ou nationalisme, laissées aux mouvements et groupuscules politiques classés comme les plus à droite sur l’échiquier politique. A l’échelle supérieure (l’échelle européenne) la question de l’identité de cette hyper structure est également posée, sans qu’une réponse claire soit pour l’instant apportée. S’agit-il d’un club Chrétien? Est-ce un futur état fédéral ? Jusqu’ou l’extension de l’Europe doit elle continuer? Dans quelle direction? La Russie par exemple serait-elle moins européenne que la Turquie, ce grand état musulman situé en Asie?


J’ai déjà parlé il y a quelques mois de la grande différence de structure entre la fédération de Russie et les sociales démocraties de l’Union Européenne. La fédération de Russie est en effet un empire historique qui comprend en son sein et depuis longtemps des peuples variés et de différentes religions. La gestion de l’autre et la cohabitation interreligieuse y sont donc bien plus anciennes et déjà  ancrées dans les mœurs politiques. L’Islam en Russie, qui est la seconde religion du pays, est un Islam de souche, autochtone, qui ne pose pas les problèmes nouveaux auxquels la société française fait par exemple face. Mais il est vrai que l’Islam de France est importé par des flux migratoires très récents et on peut dire que cet islam de France est en quelque sorte encore en version Beta. Cette paix des religions en Russie, que j’ai illustrée via l’exemple du Tatarstan n’a même pas été menacée par les deux guerres récentes que l’état russe a du mener dans le Caucase. Pourtant, cette expérience de la gestion de communautés différentes en Russie n’a pas empêché l’apparition de graves violences xénophobes dans le pays, ni l’existence de groupuscules extrémistes.


En décembre dernier, des incidents ont ravivé les tensions entre Moscou et le Caucase du nord puisque suite au décès d’un supporter russe pendant une bagarre, plusieurs milliers de jeunes radicaux se sont rassemblés pour protester contre la très importante minorité caucasienne de la capitale. La manifestation a entrainé des violences et tout le mois de décembre a vu des cortèges de nationalistes et de jeunes caucasiens se suivre et même se faire face dans la capitale. Ces manifestations inhabituelles ont permis de faire ressortir au grand jour pour les observateurs étrangers deux conceptions de la Russie qui se font face. Une conception nationaliste ethno centrée considérant même que la Russie devrait se séparer du Caucase musulman et une version patriote fédérale, considérant que l’identité de la Russie est reflétée par la multiplicité des peuples la composant. Suite à ces événements, les deux principaux groupes d’extrême droite de la scène politique russe, l’union slave (Slavianski Soyouz) et le mouvement contre l’immigration illégale (DPNI), ont été interdits pour extrémisme. Ces interdictions font partie des mesures prises par le gouvernement russe pour tenter de faire cesser les crimes et agressions xénophobes dans les principales villes du pays. Récemment, divers groupes de skinheads ont étécondamnés par la justice russe à de très lourdes peines et par ailleurs, près de 500personnes ont, depuis les émeutes de décembre 2010, été condamnées pour extrémisme.


Cette politique semble donner des résultats puisque selon le Bureau des droits de l’homme de Moscou, 41 personnes ont été tuées lors de 188 attaques racistes en 2010, contre  87 tués (et 378 blessés) en 2008, et 71 tués (et 333 blessés) en 2009.

 

Pour autant, malgré ces violences qui sont réprimées, la politique générale de cohabitation des ethnies et des religions en Russie est un modèle dont les pays européens devraient sans doute pouvoir s’inspirer. La création de modèles multiculturels viables est aujourd’hui en effet un impératif pour tous les pays d’Europe. Le président Dimitri Medvedev avait du reste rappelé au début de l’année que la Russie “ne  pouvait se laisser séduire par les réflexions consacrant l’échec du modèle multiculturel”. Plus surprenant encore, le gouvernement de Tchétchénie a officiellement invité les leaders des deux groupes russes d’extrême droite précités et interdits pour leur montrer la vie de la république, mais également pour tenter d’apaiser les tensions entre caucasiens et russes ethniques. Les dirigeants en question s’y sont donc rendu au début du mois et ont pu rencontrer des officiels tout autant que visiter la république. Ils en sont revenus en affirmant qu’ils avaient été agréablement surpris par la république, par la forme “d’ordre moral” qui y régnait et également parce que la vie y avait plus ou moins repris un aspect normal depuis la fin de la guerre. Le ministre des affaires extérieures de la république, Shamsail Saraliev a justifié l’invitation en expliquant que les tchétchènes ne souhaitaient de conflit avec quiconque pour des motifs nationalistes. Cette tentative de réconciliation générale expliquée aux extrémistes n’est sans doute qu’un premier et timide jet, mais il est très symbolique. Le président russe Dimitri Medvedev n’a t-il pas récemment, lors d’une visite dans le Caucase, appelé les organisations musulmanes à contribuer au retour dans le Caucase des peuples non caucasiens mais également appelé le clergé musulman à s’impliquer au plus haut niveau  pour combattre le terrorisme?

L’alliance euro-russe pour sauver l’euro?

Dépasser les stéréotypes et devenir des partenaires plus proche de la Russie sont les voies naturelles de développement des pays Européens pour les aider à résoudre leur problèmes, a affirmé Jean-Pierre Thomas conseiller du Président de France pour la Russie.

Celui ci a donné une interview à Russia Today, dont je retransmets le texte en Francais ci dessous. Le titre de l’interview est : “une zone économique euro-russe peut sauver l’euro”.



RT: Vous venez en Russie tous les 15 jours. Quelle est votre mission principale?Ma première mission confiée par le président Sarkozy en accord avec le président Medvedev est de faire un rapport, et de réfléchir sur l’établissement d’une zone économique euro-russe. Et la deuxième partie de la mission est de renforcer la coopération économique dans tous les domaines possibles entre nos deux pays.


RT: Vous avez également la responsabilité de développer le commerce entre la France et la Russie. Quels secteurs de l’économie russe pensez-vous sont les plus attractifs pour les chefs d’entreprise en France?Aujourd’hui pour la France, c’est bien sûr les matières premières et les échanges que nous avons, le gaz, le pétrole est essentiel, mais nous faisons beaucoup d’entre choses. Aujourd’hui regardez ce que fait Alstom avec TransMach Holding, on fabrique des locomotives ensemble qu’on exporte dans le monde, regardez ce que fait Sanofi dans le domaine pharmaceutique. On coopère dans plein de domaines technologiques nouveaux et aujourd’hui les domaines sont multiples parce que l’on est au cœur du plan de modernisation de la Russie et les entreprises françaises peuvent apporter beaucoup sur la technologie. Et donc pour nous les sujets d’intérêt sont multiples, pas seulement les matières premières qui demeurent essentielles, y compris le nucléaire, dans lequel nous pouvons coopérer beaucoup plus.

RT: Vous parlez de bons côtés de la modernisation, et le président Medvedev a critiqué le climat d’investissement en Russie. Voyez-vous une amélioration?
Moi, je vois des progrès considérables. Je suis la Russie depuis de nombreuses années et je crois qu’on a tort de vouloir donner des leçons à la Russie. Aujourd’hui la Russie a 20 ans, et les progrès sont considérables. Et Vladimir Poutine et le président Medvedev ont fait un travail considérable, on le voit, les changements sont forts. Simplement, de notre côté, on n’en est pas toujours très conscients. D’abord il faut lire le russe, ce qui est peu courant, deuxièmement il faut venir en Russie plus souvent. Donc il faut qu’on ouvre aussi notre esprit. Il reste beaucoup de choses à faire. Vos leaders, le président, votre premier ministre, le disent. A Saint-Pétersbourg, le plan de travail était clair. Il reste beaucoup à faire. Mais beaucoup a été fait. Le climat d’investissement est bien meilleur. Regardez aujourd’hui le courant d’affaires que nous avons entre nous. Les grands groupes français sont présents aujourd’hui, regardez aujourd’hui Vinci fait la liaison autoroutière entre Moscou et Saint-Pétersbourg. Nous développons aujourd’hui des domaines de coopération sur l’électricité. En marge du sommet de Saint-Pétersbourg, nous avons signé avec EDF l’aménagement et je dirais la fourniture en électricité de la ville de Tomsk. Nous fabriquons des pièces pour EADS, pour Airbus à Irkoutsk en Sibérie. Donc il y a de multiples domaines de coopération, elle fonctionne la coopération entre la France et la Russie

RT: Mais si quelqu’un comme vous ne vient pas en Russie tous les 15 jours – juste une communauté d’affaires en dehors de Russie. Ont-ils toujours les vieux stéréotypes de la Russie?Les hommes d’affaires présents en Russie, si vous parlez avec les présidents des grands groupes français qui sont présents, ils sont très heureux d’y être et ils veulent développer leurs affaires. Ceux qui n’y sont pas encore ont souvent des à-priori et nous avons, je dois le dire, en Europe de l’Ouest, pas seulement en France, un problème avec nos médias qui ne connaissent pas assez la Russie, et la Russie devrait aussi communiquer davantage. Il y a des vieux stéréotypes et les progrès réalisés ne sont pas assez sentis.

RT: Pourquoi? Pourquoi les médias sont biaisés en Occident sur la Russie?Je pense que les médias ont l’image de la Russie d’avant, de la Russie d’il y a 15-20 ans, et comme ils ne viennent pas assez souvent en Russie, et que la Russie communique assez peu finalement sur ce qu’elle fait  à l’intérieur chez nous, on raisonne sur des réalités qui ne sont plus du goût du jour, et qui sont fausses, et ça je crois que c’est un sujet important. C’est un blocage. On parle souvent des grands groupes, mais pensez à des nombreuses petites et moyennes entreprises, en Russie et en France. Déjà beaucoup coopèrent, mais on pourrait faire beaucoup plus dans ce domaine.

RT: Comment les entreprises françaises que vous apportez à la Russie contribueront à diversifier l’économie?
Aujourd’hui, vous êtes au cœur d’un plan de modernisation de la Russie. Que ce soit dans le domaine de vos transports, dans le domaine de la distribution d’eau, d’électricité, dans le domaine de l’aéronautique, dans le domaine de la santé, au niveau des laboratoires, dans le domaine de toutes les technologies de pointe, et d’ailleurs vous avez Skolkovo qui est une grande réussite, qui est train de démarrer, mais beaucoup d’entreprises, EADS, Alstom, bientôt Sanofi, beaucoup d’entreprises internationales, américaines, allemandes et d’autres sont présentes, donc nous pouvons aider la Russie sur des transferts de technologie dans beaucoup de domaines.

RT: Lors de cette visite vous irez dans le Caucase du Nord pour évaluer son potentiel d’investissement. Le chiffre du tourisme alpin expertise t-il votre approche?Oui, et je crois que la Russie a pris une très bonne décision, qui est celle d’essayer de stabiliser et d’assurer une meilleure sécurité dans cette zone par le développement économique. Et les deux présidents, le président Medvedev et le président Sarkozy à Deauville, en marge du G8, ont fait une déclaration commune. La Russie a choisi la France comme fournisseur essentiel, pas exclusif, mais essentiel, pour essayer d’implanter dans cette zone des stations de ski, du thermalisme, de développer la côte, c’est un immense projet, dirigé par monsieur Bilalov, qui est le président de North Caucasus Resort, nous allons avec madame Naboulina demain, visiter ce site et je crois que le pari du développement touristique est un bon pari pour développer cette zone. Quand on crée des emplois, quand on donne aux gens un espoir, hé bien on augmente la sécurité qui passe aussi par le développement de l’économie, et nous allons participer à cette belle aventure.

RT: Est-ce la première fois vous allez vous rendre dans le Caucase du Nord?Oui, pour moi c’est la première fois et je suis très désireux de connaître cette zone qui est superbe. J’ai vu les photos, les équipes françaises qui m’accompagnent connaissent déjà cette zone, c’est un lieu superbe, et je pense que vous pouvez développer un lieu touristique au centre de l’Europe qui sera très attractif pour le monde entier.

RT: Combien de temps pensez-vous qu’il faudra pour se transformer en un paradisdu tourisme? En ce moment ce n’est pas l’endroit le plus sûr pour les touristes à parcourir.Vous savez, la France a l’expérience. On avait développé en Croatie, rappelez-vous la Turquie dans les tout débuts, quand on développait le tourisme en Turquie, ce n’était pas si sûr. Et le pari fait par votre gouvernement et votre président, de dire au fond on va développer cette zone, créer des emplois pour les jeunes, bien sûr assurer la sécurité, le gouvernement assure la garantie pour les investissements pour 70%, s’est engagé à assurer la sécurité, c’est à la fois un pari, mais c’est le bon pari pour développer cette zone donc c’est ce qu’il faut faire.

RT: De quel montant d’investissements parlons-nous?C’est un projet considérable, sur de nombreuses années, c’est plus de 15 milliards de dollars à investir. Les entreprises françaises et puis aussi d’autres entreprises que françaises pourront participer. Des investisseurs, et bien sûr le gouvernement russe investit beaucoup sur les infrastructures, nos entreprises, je pense à Pomagalski qui fait les remontées mécaniques, c’est un emblème, ou d’autres entreprises françaises seront présentes, on va investir et il faudra aussi attirer des capitaux du monde entier, c’est un très grand projet.

RT: Parlons de l’euro. Quelles sont les préoccupations au sujet de l’euro en France? Sont elles liées avec l’Espagne et l’Italie, qui devraient demander  également un plan de sauvetage?
Je pense aujourd’hui que l’euro, quoi qu’on en dise, n’est pas menacé dans sa structure. Il connaît des difficultés. Mais puisqu’on parle ici de coopération et d’un espace un jour économique de libre circulation des hommes, des capitaux, entre la Russie et l’Europe de l’Ouest, ce sera pour l’Union Européenne et pour l’euro, une zone de respiration, une zone économique supplémentaire et donc un renforcement de l’euro.

RT: Vous pensez qu’une zone économique russo-européenne pourrait sauver l’euro?
Oui, je crois qu’aujourd’hui l’Europe qui est une entité politique, économique, a besoin d’un espace économique beaucoup plus grand pour la compétition mondiale. Songez que le continent américain est regroupé au niveau de l’ALENA, les pays asiatiques se regroupent au niveau de l’ASEAN, nous n’avons pas une grande zone sur le continent européen, et pourtant tant de choses nous lient dans l’histoire, dans la culture. Et aujourd’hui nos complémentarités économiques sont fortes. D’un côté les matières premières, un immense espace, d’un autre côté une capacité commerciale, une certaine avance dans certains secteurs, pas tous, technologiques, vous avez ici aussi des technologies de pointe, font que nous avons un intérêt commun, et des intérêts communs à défendre dans le monde et je crois qu’aujourd’hui cela ne peut que renforcer la zone euro, l’euro lui-même et que par rapport à l’émergence de la Chine qui pour vous est un grand partenaire mais aussi un grand concurrent. 
Ce qui se passe au sud de la Méditerranée, où l’instabilité va être quand même assez longue, l’accession à la démocratie de ces pays sera beaucoup plus longue qu’on ne veut bien le dire, et nos partenaires outre-Atlantique sont aussi des concurrents, donc l’idée d’avoir cette zone économique continentale russe est aujourd’hui je crois à la fois une chance et une nécessité, pour la Russie et pour l’Europe de l’Ouest, pour nos pays.

RT: En parlant de points communs, la Russie et la France ont toujours concouru pour la défense et de contrats militaires, et aujourd’hui la Russie achète des porte-hélicoptères français. Que pensez-vous de cela?
C’est une grande première. Nous avons signé à Saint-Pétersbourg en présence du président Medvedev le Mistral, c’est la première fois que la France fait un transfert de technologie, vend un produit aussi important sur le plan militaire. Et de la même façon, d’ailleurs, la coopération va dans les deux sens. Le premier ministre, Vladimir Poutine, étant à Paris, nous avons le Beriev aujourd’hui en essai, cet avion qui, Beriev 200, qui permet d’éteindre des incendies est aujourd’hui testé dans l’ouest de la France, et la France regarde pour acheter cet avion. Donc notre coopération dans ces domaines sensibles, le Mistral est un exemple, montre que le climat politique est bon. Il n’y a plus aujourd’hui aucun nuage entre la France et la Russie, et les contacts entre les deux présidents sont excellents, avec le premier ministre aussi. Je crois que nous avons un climat politique qu’il faut saisir, parce qu’il est très bon et c’est l’occasion de renforcer, de développer notre coopération très vite.

RT: Vous connaissez très bien à Moscou, parce que vous venez ici très souvent. Nous aimons à penser que Moscou est comme le New York de l’Europe orientale.Pensez-vous que Moscou peut avoir le statut d’un centre financier international?Moi je suis convaincu, nous avons reçu monsieur Volochine, qui est responsable de Moscou place financière à Paris. Il a rencontré les instances de régulation françaises sur les marchés boursiers, sur l’ACP, sur la régulation des banques et des compagnies d’assurance, pour s’inspirer de ce que l’on fait en termes de régulation, pour que vous soyez au standard et dans les normes mondiales. Notre idée est que Moscou, située à mi-chemin, entre Hong Kong et New York a un rôle central à jouer. On a ici un grand pays des matières premières, Moscou peut être demain la grande place financière des matières premières. Vous êtes les leaders mondiaux du pétrole, du gaz, regardez des grands groupes comme Rusal, Norilsk Nickel, je veux dire que vous avez des leaders mondiaux dans les domaines énergétiques, donc Moscou a un rôle à jouer, et en plus pour nos places financières on peut trouver des synergies dans les domaines des dérivés, dans beaucoup de choses, et donc nous, nous sommes convaincus que le rouble, et Moscou doit devenir une grande place financière internationale. 
Vous avez encore beaucoup de choses à faire sur le plan juridique, sur le plan de la sécurité juridique, sur le plan de la régulation, mais vous êtes en train de le faire, et la seule chose à faire est de vous aider, pas de donner des leçons.

Audition de l’ambassadeur de France au Sénat sur la Russie

Audition de M. Jean de Gliniasty, ambassadeur de France en Russie, et communication de M. Patrice Gélard, président du groupe d’amitié France-Russie du Sénat. Le texte complet est ici.

Je me permets de retranscrire juste les passages clefs ci dessous :

Le taux de natalité s’est stabilisé à un niveau “occidental”, et si le taux de mortalité reste élevé, chez les jeunes hommes en particulier, c’est en raison des accidents de la route, de la drogue, de l’alcool ainsi que de l’effondrement du système sanitaire et médical. Mais ces facteurs sont exogènes et des améliorations sont possibles. Le redressement des structures hospitalières est devenu une priorité pour le régime. La population devrait se stabiliser autour de 140 millions d’habitants

La population russe lit la presse, qui sans être totalement libre est surtout bridée par l’autocensure. Bien sûr, si le président ou le premier ministre ne sont pas contents, ils passent des coups de téléphone, mais la presse est tout de même très libre. En lisant sept ou huit journaux différents, on sait tout – à condition de décrypter « l’intox ». La télévision nationale ne jouit pas de la même liberté : elle diffuse le pain et les jeux, ainsi que des informations calibrées sur la politique intérieure. C’est l’ORTF ! Mais chacun a accès à toutes les chaînes étrangères ; Euronews, par exemple, certes guère “toxique”, offre matin et soir une ouverture sur le monde entier. La liberté est absolue sur internet, contrairement à ce qui se passe en Chine.

Les groupes d’extrême droite aiment à “casser du noir” -en l’occurrence des Caucasiens. Mais une vraie répression a été engagée depuis le discours de Vladimir Poutine en novembre 2008 en présence des journalistes : « il faut respecter les étrangers qui travaillent chez nous » avait alors clamé le Chef de l’Etat.

Une délégation du groupe d’amitié France Russie du Sénat, que je conduisais et composée de nos collègues Mme Marie-Hélène Des Esgaulx, Mme Catherine Troendle, M. Nicolas Alfonsi, M. Yves Pozzo di Borgo et M. Pierre-Yves Collombat, s’est rendue en Russie, du 27 septembre au 3 octobre derniers, à l’invitation du Conseil de la Fédération de Russie. Nous ne nous étions pas rendus en Russie depuis trois ans et nous avons trouvé le pays très changé.

Le problème des visas entre la France et la Russie relève largement de l’Union européenne. La France et la Russie ont toutefois signé un traité bilatéral, le 27 novembre 2009, sur les migrations professionnelles, qui devrait améliorer les conditions de circulation et de séjour des entreprises et des travailleurs français en Russie, et je félicite l’ambassade de France pour son travail.


Reste qu’il est choquant de refuser aux Russes la libre circulation sans visa que l’Union européenne accorde aux Serbes, aux Bosniaques ou aux Macédoniens, d’autant que le risque migratoire en provenance de Russie est très faible.


Face à l’afflux de demandes de visas, l’ambassade de France, débordée, a dû sous-traiter la gestion des demandes à une entreprise indienne, ce qui n’est pas satisfaisant.

L’Allemagne semble toutefois réticente à la libéralisation des visas.
À Moscou, M. Iouri Loujkov avait sous-traité à des groupes ethniques la gestion de quartiers et de zones économiques. Le gigantesque marché de Cherkizon, où l’on ne trouvait que des textiles importés en fraude de Chine, a été fermé par le gouvernement il y a un an : depuis, les producteurs de textiles russes ont vu leur production croître de 30 % ! Mais tous les textiles vendus sur les marchés russes sont chinois. Même chose au Kazakhstan…
Les Russes sont tout aussi vigilants sur le plan démographique. À Vladivostok, on voit des Coréens, des Japonais mais on ne trouve pas un seul Chinois ! Le consul général des États-Unis estime que si les Russes laissaient entrer les Chinois, le PIB augmenterait de 2 %, mais le gouverneur s’y refuse. Quant au consul général de Chine à Khabarovsk, il m’a tenu un discours lénifiant, disant s’intéresser uniquement aux régions riches, et non à l’Extrême-Orient.

La guerre de Tchétchénie a été un traumatisme collectif. De nombreux Russes ont été chassés, dans des conditions catastrophiques : ils forment la clientèle électorale de Vladimir Jirinovski. Les Chinois ne sont guère visibles : l’immigration économique est essentiellement caucasienne, les personnes originaires du Caucase reprennent tous les petits commerces. La montée du racisme à leur égard dans la société est indéniable. Le gouvernement, en revanche, est conscient qu’il faut intégrer une partie de ces immigrés, russophones et souvent éduqués, pour enrayer le déclin démographique. 




Il n’y a pas non plus une once d’antisémitisme d’État en Russie. Vladimir Jirinovski est d’ailleurs juif; sa famille a été exterminée par les Allemands. D’importantes personnalités du monde politique et administratif sont d’origine juive. Pas d’antisémitisme donc dans l’appareil d’État, dans le monde du spectacle ou des arts, plus de quotas implicites comme au temps de l’URSS. Mais il y a bien une tradition antisémite sous-jacente notamment orthodoxe. Les préjugés existent, mais sans être très nocifs : la question raciale n’est pas aussi taboue dans la société russe qu’en France, et l’ironie et les sobriquets sont monnaie courante.


Aujourd’hui, le souci est de différencier le “bon” Islam de l’extrémisme. Le Tatarstan est l’une des provinces les plus dynamiques en la matière : en face d’une énorme cathédrale orthodoxe se dresse une énorme mosquée. Le métropolite et le Grand mufti s’entendent parfaitement, l’église officielle musulmane est cultivée et honorée. Son école religieuse enseigne aussi bien la philosophie occidentale que le Coran : nous pourrions nous en inspirer ! À Moscou, la mosquée en construction en face du stade olympique arborera un bulbe doré de dix mètres. Les religions officielles -l’islam en fait partie- sont cultivées ; les sectes protestantes et pentecôtistes sont respectées, l’État intervenant discrètement dans les luttes internes.
Religion officielle, l’islam est encouragé quand il joue le jeu de la légalité.


Russie, des émigrants fantômes?

L’article original a été publie sur Ria Novosti.
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Très récement, une série d’articles est venue rappeler à quel point la Russie était un pays sans avenir. Divers médias francophones, tel que le Figaro, la Tribune de GenèveLe soir, ont commenté les résultats d’un sondage qui expliquait “qu’un cinquième des Russes (22%) souhaiterait émigrer de Russie” et que “selon les chiffres officiels, cités par Vedomosti, en trois ans, environ 1,2 million de personnes ont quitté la Russie”. Ces résultats “illustreraient une nouvelle vague d’émigration, et mettent à mal les mots d’ordre patriotiques et les projets ambitieux du Kremlin” écrit encore Europe1.

La naissance d’un mythe

Le chiffre de 1,25 millions de Russes qui seraient partis depuis 3 ans viendrait d’unediscussion en date du 15.01.2011 retransmise à la radio d’opposition Echo de Moscou entre Sergueï Stépachine (président de la  Cour des comptes) et Michaïl Barshevski. Je rappelle le moment clef de l’échange en russe ci-dessous, avec sa traduction en français derrière:
С.СТЕПАШИН: Но у меня есть цифры точные. 1 миллион 250 тысяч человек, которые работают за рубежом. Это не самые плохие наши…
М.БАРЩЕВСКИЙ: Ты имеешь в виду не водопроводчиков?
С.СТЕПАШИН: Ну, это ученые, специалисты.
М.БАРЩЕВСКИЙ: Миллион 250 тысяч?
С.СТЕПАШИН: Миллион 250 тысяч. Примерно столько ушло после 1917 года».

S.STEPACHIN: J’ai des chiffres précis. 1 million 250 mille personnes qui travaillent à l’étranger. Et pas les plus mauvais…

M.BARCHEVSKI: Tu veux dire pas des plombiers?
S.STEPACHIN: Des scientifiques, des spécialistes.
M.BARCHEVSKI: 1 million 250 mille?
S.STEPACHIN: 1 million 250 mille. Voilà à peu près combien sont partis depuis 1917.
1,250 million de russes travaillent donc à l’étranger. Comment en est-on arrivé  à ce que ce chiffre soit repris par la presse francophone comme le nombre de russes ayant soi-disant fui la Russie depuis 3 ans?
Dans un article du 11 février 2011 de Moskovsksi Komsomolets intitulé “courons loin du tandem” (“Бегом от тандема”) il est écrit: “la Cour des comptes a officiellement déclaré que durant les dernières années sont partis de Russie 1,25 million de personnes. La vague d’émigration est à peine moins grande que celle de 1917. Ces données sont confirmées par le directeur du Service Fédéral des Migrations (FMS): “300 à 350.000 Russes partent chaque année travailler à l’étranger. Combien reviennent, il ne l’a pas dit”.
(“Счётная палата официально сообщила: “За последние годы из России уехали 1 250 000 человек”. Волна эмиграции немного меньше, чем после 1917 года. Эти данные подтверждает директор Федеральной миграционной службы Ромодановский: “Порядка 300—350 тысяч россиян уезжают каждый год работать за рубеж”. Сколько возвращается, он не сказал”).
En réalité une vérification sur le lien en question des affirmations du directeur du FMS permet de lire la phrase dans son ensemble et non un morceau sorti de son contexte. Voila ce qu’il y est en fait écrit: “Chaque année 300.000 Russes partent de Russie, dont 40.000 pour aller résider définitivement à l’étranger. Ce chiffre était de 70.000 en gros avant la crise, mais il s’est réduit (..) De tous les Russes qui sortent du pays, a peu près 30 à 40.000 quittent le pays pour aller résider définitivement à l’étranger”.
Каждый год из России уезжают более 300 тысяч россиян, из них около 40 тысяч – на постоянное место жительства, считает глава Федеральной миграционной службы РФ Константин Ромодановский. “До кризиса цифра была 70 тысяч человек, но потом эта цифра сократилась. (…) Из всех уезжающих россиян за границу “примерно 30-40 тысяч” покидают страну на постоянное место жительства”.
Le 29 mai 2011, la revue russe d’opposition Novaya Gazeta dans un réquisitoire intitulé “La Russie ne plait plus” affirme que le pays ne sera pas en état survivre jusqu’à la crise démographique de 2050 en écrivant que le “représentant de la Cour des comptes Serguei Stépachine a affirmé que depuis 2008, 1,25 million de personnes” ont émigré.
(“Председатель Счетной палаты Сергей Степашин еще в январе озвучил цифру — с 2008 года из страны уехало 1,25 миллиона человек”).
Les faits sont bien loin des obsessions idéologiques
L’institut Rosstat donne des chiffres reconnus comme étant assez précis. Regardons les flux migratoires de Russie, entrées et sorties de 1997 à 2010, ici sous forme de tableau:
Depuis 2008 donc, 105.544 russes ont émigré hors de Russie.

Étudions maintenant l’émigration de Russie vers l’étranger lointain et non l’étranger proche, qui correspond à l’ex-monde soviétique. En effet il semble peu plausible que ces émigrants russes récents aient fui en masse la Russie de ces 3 dernières années pour aller chercher refuge en Azerbaïdjan ou en Biélorussie! Les données de 1997 à 2008 sont consultables en ligne ici et celles de 2009 et 2010 ici. J’ai synthétisé sous forme de tableau les résultats :

Depuis 1999 on peut voir que la quantité d’émigrants de Russie baisse, ce qui traduit l’amélioration économique que le pays connait depuis 10 ans.
Depuis 2008: 37.894 Russes ont émigré définitivement vers l’étranger lointain. 
Il y a aussi une méthode indirecte de vérification: La consultation des statistiques migratoires d’Eurostat, des USA, du Canada, ou de l’Australie par exemple. Là encore, ce chiffre de 1,2 millions de Russes ayant obtenu un titre de séjour à l’étranger parait fantaisiste. Il faudrait alors supposer qu’un million de Russes seraient partis sans se déclarer dans des pays qui ne tiennent pas de statistiques, cela semble peu crédible.
 
Sondages et Fantasmes
Maintenant le sondage traduisant “la soi disant nouvelle vague d’émigration, et qui mettrait à mal les mots d’ordre patriotiques et les projets ambitieux du Kremlin”. Regardons attentivement le tableau de ce sondage: si 22% des sondés affirment vouloir émigrer, ils ne sont que 1% à déjà préparer leur départ en faisant leurs sacs (ca n’a pas changé depuis 2009). Ils ne sont que 2% à avoir pris la décision d’émigrer et 6% à étudier les possibilités d’émigration. Ils sont également 69% à ne jamais penser à émigrer. Par comparaison, en 2006, 25% des jeunes britanniques souhaitaient émigrer, ce chiffre a atteint 33% en décembre 2010. Mais à la même date, seulement 2% d’entre eux ont réalisé leur projet d’émigration. En clair, le pays n’a connu aucune fuite massive de cerveaux malgré de tels sondages. En 2009, 20% des Chinois diplômés souhaitaient également quitter le pays. En 2010, 30% des jeunes arabes (des pays de la Ligue arabe) souhaitaient également émigrer. On relève aussi que 20% des Bulgares en âge de travailler souhaitent partir à l’étranger. Ce seuil de 20 à 30% semble donc exister dans de nombreux pays, indépendamment du contexte économique local, bon pour la Chine, ou moins bon pour la Bulgarie par exemple. Par rapport à ces chiffres, on peut surtout se demander s’il y a suffisamment de jeunes Russes diplômés ou pas, qui souhaitent acquérir une expérience professionnelle à l’étranger. La mondialisation de l’économie offre des opportunités de plus en plus nombreuses dans ce sens, et il n’y a rien de malsain dans cette tendance qui améliore les échanges économiques. Ce qui est malsain, c’est de propager dans les médias des chiffres faux, pour alimenter des prévisions catastrophistes.
Quelles conclusions en tirer?
– Les chiffres montrent en Russie une baisse forte de l’émigration et une stabilisation de l’immigration depuis le début des années 2000.
– Le nombre de Russes qui ont définitivement quitté leur pays depuis 2008 est de 105.544 et non pas de 1,25 million.
– Une certaine presse dite d’opposition gagnerait beaucoup à être réaliste dans ses analyses et non à fantasmer en lançant des mensonges, repris et propagés sur la toile. La quantité ne s’impose pas sur la vérité. La Russie devrait par exemple vraisemblablementfaire face à la crise démographique de 2050.
– Certains gros relais médiatiques francophones semblent ne pas vérifier leurs sources et on peut légitimement se poser la question de savoir s’il s’agit de simple mauvaise foi ou d’incompétence.
Dans les deux cas, c’est assez inquiétant et cela ne reflète pas la vérité de la Russie d’aujourd’hui.

Routes de Russie

L’article original a été publie sur Ria Novosti.
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Gogol a dit : “En Russie, il n’y a que deux problèmes: les cons et les mauvaises routes”. Bien sur je me garderais bien d’affirmer une telle chose et je laisse à l’auteur des âmes mortes la responsabilité de cette assertion pour le moins excessive sur le genre humain.
 

Pour ce qui est des routes je partage en partie son point de vue, même si la Russie de 1850 et celle de 2011 sont du point de vue des infrastructures certainement deux pays totalement différents.

Bien sur le pays est immense, le climat y est assez terrible, violent et les distances entre villes telles qu’il est sans doute naïf d’imaginer que le réseau routier puisse un jour être de la qualité du réseau français, par exemple. Malgré tout les routes de la Russie de 2011 c’est quelque chose. Quiconque à un peu roulé en Russie, et même pas très loin de Moscou, a pu prendre conscience des lacunes terribles du réseau routier. Je préfère ne pas parler des routes de Pétrozavodsk et de la campagne de Carélie par exemple, je ne suis pas sûr que le mot route soit approprié pour définir de ces axes de circulation.
Moscou encore une fois parade en tête de toutes les démesures puisque son ancien maire avait pour spécialité de faire refaire les routes très régulièrement, comble de l’ironie, celles-ci étaient en 2010 tout simplement 3 fois plus chères au kilomètre que la moyenne russe, 6 fois plus chères que la moyenne européenne et 9 fois plus que la moyenne américaine.

 

Il y a une folie russe, propre à la route, je crois. Les Russes aiment conduire, ils aiment la vitesse et avec des routes en mauvais état, il s’agit de l’équation parfaite pour avoir un nombre record d’accidents et de décès. Les statistiques ne mentent pas, la Russie est encore un des pays du monde ou l’on meurt le plus au volant. En 2007, 35.000 personnes sont mortes sur la route contre 26.000 en 2010. La baisse est maintenant amorcée mais les chiffres sont encore accablants, à comparer, par exemple, aux 4.000 victimes françaises pour 2010 alors que le nombre de véhicule en circulation est sensiblement le même, soit entre 38 et 40 millions de véhicules. En 2010, les russes représentaient 1/3 des tués sur la route en Europe.

 

Ces dix dernières années en Russie, quelque 315.000 personnes ont été tuées et environ 2 millions blessées dans les accidents de la route. Bien sur les choses vont s’améliorer, même si l’adoption récente d’un nouveau code de la route comprenant de nouvelles sanctions n’a pas complètement eu l’effet souhaité, près de 25% des accidents aujourd’hui sont le fait du mauvais état des routes. A cette fin, un fonds routier fédéral a été créé permettant au ministère russe des transports de réparer jusqu’à 85% des routes fédérales d’ici 2015. En 2012, le Fonds accumulera 348 milliards de roubles (8,9 milliards d’euros), tandis qu’en 2013 il atteindra 408 milliards de roubles (10,4 milliards d’euros).

 

Ces ressources devraient permettre de financer travaux et réparations du réseau routier russe et notamment d’asphalter toutes les routes menant aux agglomérations de plus de 125.000 habitants. Lors de son dernier discours du 20 avril dernier sur le travail réalisé par le gouvernement, le premier ministre russe a confirmé l’engagement du gouvernement à  améliorer les infrastructures du pays. Il a rappelé que pour la première fois de son histoire la Russie voyait ses façades est et ouest reliées par une autoroute. On se rappelle en effet que Vladimir Poutine avait inauguré le dernier tronçon d’autoroutel’été dernier. On se souvient de sa fameuse phrase: “Pour la première fois de son histoire, la Russie est reliée d’est en ouest par une autoroute. Voilà déjà un problème de moins” ! Les dépenses autoroutières devraient en 2011 et 2012 dépasser 700 milliards de roubles (17,5 milliards d’euros), soit 40% de plus que l’année passée et permettre la construction de 10.000 kilomètres de nouvelles routes d’ici 2016 ainsi que la modernisation des autoroutes fédérales et régionales d’ici 2020.

 

Pour autant, contrairement à ce que certains pensent, traverser la Russie en voiture n’est pas du tout impossible, bien loin de là. Au contraire, malgré quelques tronçons difficiles, la route Ouest-Est est tout à fait faisable et ce même l’hiver, sans utiliser un 4×4 et sans être un conducteur chevronné. Vous ne me croyez pas ? Regardez ces quelques expériences enrichissantes que de simples citoyens ont vécues en choisissant de traverser la Russie en voiture. Honneur au beau sexe, il y a d’abord cette jeune femme, Uzdina, qui choisit de rouler seule et de traverser une grande partie de la Russie de Saint-Pétersbourg à Kazan puis la mer Noire, avant de rentrer en France.

 

Un voyage de 12.000 kilomètres en Russie, enrichi de photos et de découvertes incroyables que j’incite mes lecteurs à consulter. Ce qu’elle a le moins aimé? Les routes du nord de la Russie en images ici. Bien sur c’était en 2008, deux ans plus tard, en 2010, après la ballade de Vladimir Poutine en Kalina, Les journalistes de Drom.ru se lancent eux dans la traversée Moscou/Vladivostok avec une Lada Kalina Sport. Le résultat? Unblog intéressant et humoristique qui décrit cette épique ballade sur plus de 10.000 kilomètres, et dont la page aura été visionnée près de 200.000 fois.  Malheureusement pour les  lecteurs non russophones, il est entièrement en russe.
Il est par contre possible de simplement se faire une idée en regardant l’état des routes  puisque durant l’automne 2012 l’Apex a filmé la route Moscou-Vladivostok sur sa totalité et qu’il est possible de consulter les vidéos en accéléré de ce périple.

 

Comme vous allez le voir, les routes sont variées, certes, mais leur état général est de façon surprenante bien meilleur qu’on ne l’imagine.

 

Deux périples m’ont particulièrement étonné, tout d’abord l’incroyable Paris-Pékin deMarc Weinberg donc la traversée de la Russie d’Est en Ouest en quatre-chevaux et ce l’hiver, non vous ne rêvez pas, c’est faisable, et les images et le récit du voyageur sont là pour en témoigner. Je vous conseille aussi, pour ma part, la traversée en plein hiver de la Sibérie orientale, les photos valent leur pesant d’or. Les deux roues ne sont pas oubliés, puisque récemment Arthur, que mes lecteurs connaissent, vient de parcourir plus de 3.000 kilomètres avec un authentique side-car Ural, de Irbit dans l’Oural jusqu’à Novorossisk sur la mer Noire.
 

C’est décidé, moi aussi je vais traverser la Russie en voiture!

De la Marne aux Mistrals, l’alliance franco-russe

L’article original a été publie sur Ria Novosti.
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L’année franco-russe semble finalement avoir tenu ses promesses. En tant que français de Russie, le renforcement des liens entre ces deux pays me tient bien sur particulièrement à cœur. Comme nombre de mes concitoyens mais également d’observateurs lucides, j’ai été extrêmement satisfait par la signature vendredi dernier au forum de Saint-Pétersbourg du contrat d’acquisition par la Russie des deux premiers Mistral. Cette signature n’est pas un simple accord commercial entre deux états souverains, elle est le symbole d’un embryon de coopération militaire entre deux pays qui occupent les façades ouest et est du continent, et sans doute aussi la fin d’une forme de méfiance entre ce qu’on peut appeler l’ouest, tout du moins l’ouest de l’Europe, et la Russie. Une méfiance qui était avant tout une réminiscence de la guerre froide. Il faut noter qu’alors que français et russes ont donc visiblement dépassé cette barrière psychologique, outre atlantique, des officiels Américains ont eux rapidement commenté la transaction sur les Mistral comme représentant une menace pour les intérêts des États Unis dans la région.


L’année franco-russe finalement semble avoir porté ses fruits d’un point de vue économique puisque de nombreux autres contrats sont signés entre russes et français et que la collaboration entre nos deux pays semble à tous niveaux passer à la vitesse supérieure. Hormis le Mistral, de nombreuses collaborations ont abouti ou sont en cours de réalisation, que ce soit au niveau politique, culturel ou économique. Le resserrement des liens entre les deux pays était l’objectif de l’annee franco-russe et en ce sens on peut dire que cette année a été un grand succès. Mais l’année franco-russe pour beaucoup de français et de russes avait un autre objectif: celui de faire tomber les barrières qui perdurent entre nos deux pays. Les quelques 300 événements culturels, organisés des deux côtés et qui ont couvert la quasi-totalité des territoires des deux pays y étaient destinés. Bien sur le rapprochement entre les peuples est long et il faut du temps pour apprendre à se connaître, mais l’amitié franco-russe ne se résume pas à des contrats économiques ni à des échanges de compagnies de ballets ou d’artistes, elle a des fondements bien plus profonds, historiques et civilisationnels.

Cette alliance franco-russe résulte d’une longue histoire commune que Léonid Rechetnikov, le directeur de l’Institut des Recherches Stratégiques à Moscou, définit comme forgée par les guerres. Elle ne se résume cependant pas à l’offensive de Bonaparte contre la Russie mais également à des moments un peu moins connus de l’histoire de nos deux pays, au cœur de la guerre civile Européenne de 30 ans (1914-1945), qui a frappé notre continent au siècle dernier. Bien sur presque tous les français connaissent l’histoire de l’escadrille Normandie-Niemen, qui combattit en Russie en 1943 aux côtés des escadrilles soviétiques. Mais l’histoire militaire commune franco-russe comporte un autre grand moment, plus méconnu encore, tout au moins en France. En 1916 l’Etat-major russe envoya d’Arkhangelsk et de Vladivostok, quatre brigades, composées chacune de deux régiments, chacun de ceux-ci comptant trois bataillons. Elles furent transportées pendant la Grande Guerre sur les fronts français et macédonien. L’effectif total de ces troupes russes était de 745 officiers et de 43.547 soldats. Ces quatre brigades étaient commandées, respectivement, par les Généraux Lokhvitzky, Dieterichs, Marouchevsky, Léontiev et Taranovsky. Les 1ère et 3ème brigades furent dirigées vers l’est de la France, et les 2èmes et 4èmes sur le Front français de l’Armée d’Orient, sous le haut commandement du Général Sarrail. Les quelques 20.000 hommes qui aboutirent en France participeront au défilé du 14 juillet 1916. Ces soldats russes combattront à l’est de la France en Champagne jusqu’en 1917. Cette année là, ils participeront à l’offensive Nivelle au sein de la 5ème armée du général Mazel, attaquant les positions allemandes près de Reims. Subissant les premières attaques chimiques de l’armée Allemande lors de la bataille de la Marne et prenant part à des combats acharnés, les pertes russes seront lourdes final, puisqu’elles dépasseront les 5.000 hommes. En 1917, année de la révolution russe, ces brigades ont été dissoutes mais plus de 1.000 volontaires se sont alors engagés dans les troupes des Alliés. Un site internet entretient la mémoire de ce corps expéditionnaire russe qui a combattu en France.

Hier mardi 21 juin un monument au Corps expéditionnaire russe a été  inauguré hier à Paris. “Sa construction était supervisée par le premier ministre russe Vladimir Poutine et son homologue français François Fillon”, a indiqué l’architecte du projet Vladimir Sourovtsev. En septembre 2010, déjà, un monument au Corps expéditionnaire russe avait déjà été inauguré à Reims, région principale des activités des forces russes jusqu’en 1917. La visite du premier ministre russe s’inscrit donc dans un réel contexte de lune de miel entre les deux pays, puisque par exemple le commerce bilatéral a augmenté de 31,5% en 2010. Lors de sa visite en France, Vladimir Poutine doit notamment se rendre au salon du Bourget mais également rencontrer des membres de l’association “Dialogue franco-russe” qui a pour objectif de développer le partenariat des deux pays en multipliant les contacts dans le domaine des affaires, des investissements, de la science, de la culture et de l’enseignement.



Cette alliance franco-russe face ne repose pas que sur des intérêts géostratégiques éphémères mais également sur l’appartenance commune de ces deux pays à une seule et même civilisation européenne et chrétienne. Eurasienne dirons certains, puisque la France et la Russie s’étendent  de l’océan l’atlantique à l’océan pacifique et que cet immense territoire, qui va de Brest à Vladivostok, est géographiquement à la fois en Europe et en Asie. L’amitié franco- russe, ce n’est donc pas seulement des contrats, ni des territoires, ni même une mémoire commune, c’est surtout et avant tout l’appartenance à une civilisation commune, qui se doit d’être unie et soudée pour défendre ses valeurs.

La situation migratoire en juin 2011

J’ai déjà écrit sur ce blog à propos de l’immigration/émigration en Russie. Récemment Ria Novosti a publié quelques informations supplémentaires, quelques  chiffres qui sont venus éclairer la situation migratoire en 2011 en Russie.
Selon le directeur du Service fédéral russe des migrations (FMS), Konstantin Romodanovski la Russie compterait plus de 9,5 millions de migrants/étrangers. Parmi eux, 1,5 million de migrants sont en situation régulière et paient des impôts, 1,5 million d’autres ne sont pas venus en Russie pour travailler. Encore 6,5 millions de migrants s’y trouvent légalement, mais ne paient pas d’impôts”. Et d’ajouter qu’à Moscou (3 et 5 millions de migrants du travail), seulement  un  migrant sur deux est en situation régulière. Selon le directeur du FMS, les plus nombreux en Russie sont les migrants en provenance d’Ukraine. 

Il s’agit là de migrants légaux. En ce qui concerne les migrants illégaux, en septembre 2010 le FMS déclarait que le nombre d’immigrés illégaux dans la région de Moscou s’élevait à quelque 500.000 personnes, et à près de 2 millions dans Moscou. Le nombre de clandestins est estimé à  3 millions en Russie aujourd’hui soit trois fois moins qu’en 2000, et à comparer avec les 5 millions estimés en2005.
On peut donc estimer que les personnes  en situation  irrégulière (3 millions entrés clandestinement sur le territoire et 6,5 millions sans autorisation de travail) avoisinent les 10 millions, un chiffre stable par rapport à 2008.

Et la démographie dans tout ca?

L’article original a été publié sur le site de Ria Novosti
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En décembre dernier, j’écrivais dans une tribune intitulée :“La démographie russe objet de tous les fantasmes” que contrairement à l’idée globalement véhiculée par le mainstream médiatique, la Russie n’est pas en train de disparaître, en tout cas pas plus que de nombreux pays d’Europe.

 

Ces dernières années il a en effet été très fréquent de lire çà et là que la crise démographique russe était telle que le pays pourrait ne pas s’en remettre et que la disparition pure et simple de la population russe était en cours. La Russie, nous disait-on, perdait à un rythme de croisière approximativement 800 à 900.000 habitants par an et devait voir sa population tomber à 100 millions d’habitants vers 2050. L’ONU prédisait même en 2008 que la population de la Russie devrait tomber à 132 millions en 2025 et 116 millions en 2050. Plusieurs éléments permettent néanmoins de penser que cela ne se produira pas.

 

A la chute de l’URSS, l’effondrement de la natalité et l’explosion de la mortalité ont créé un creux démographique sans précédent pendant 25 ans, soit une génération. Dès 1992 la mortalité dépasse la natalité. En 1999, avec 1.214.689 naissances et 2.144.316 décès, la perte nette de population est de 929.627 habitants. Le taux de fécondité cette année-là est de 1,17 enfant par femme alors qu’il était de 2,01 enfants par femme en 1989.

 

Dès les années 2000, le nombre de naissances va doucement remonter, mais la mortalité reste élevée, empêchant toute hausse de la population, malgré l’immigration. En 2005, 1.457.376 naissances ont lieu en Russie et 2.303.935 décès, soit une perte naturelle de population de 846.559 habitants. L’année 2005 est la 5ème année de stabilisation économique en Russie, ainsi que le début du second mandat de Vladimir Poutine. C’est aussi l’année de lancement du plan démographique et aussi d’un programme d’aide à la natalité. Les mamans se voient désormais attribuer des aides financières et matérielles destinées à les inciter à faire des enfants dans de meilleures conditions.

 

Les résultats seront très positifs. En 2010, 1.788.948 bébés verront le jour en Russie, et avec 2.028.516 décès la perte nette de population est de 240.000 habitants. Ces chiffres sont en outre pénalisés par l’exceptionnelle canicule de l’été 2010 qui a entraîné une surmortalité de près de 50.000 personnes. Sans cet évènement climatique la baisse naturelle de la population aurait pu être de “seulement” 200.000 habitants. Le recensement d’octobre 2010 a permis en outre de réévaluer à la hausse la population de la fédération de Russie, puisque selon les décomptes, la population au 01 janvier 2011 se monterait officiellement à 142,9 millions d’habitants, soit 1 million de plus que ce qui était estimé jusque là.

 

Pour l’année 2011 les chiffres de janvier à avril sont disponibles. Ils confirment la tendance entamée depuis 2 ans à savoir que la natalité devrait rester élevée (l’année devrait voir plus de 1,7 million de naissances), tandis que la mortalité est en baisse. Ainsi, pour la première fois depuis 1998 le nombre de décès devrait passer sous les 2 millions. Rappelons que la baisse du nombre de décès est la seconde étape du plan démographique, la première étant la hausse du nombre de naissances. La baisse naturelle de population devrait donc pour cette année s’établir autour de 200.000 habitants, contre 290.000 en 2009 et 240.000 en 2010. En 2009 l’immigration a en outre permis à la population russe d’augmenter de 25.000 habitants et de “seulement” diminuer de 50.000 habitants en 2010.

 

Depuis 2008 la population russe est donc globalement en voie de stabilisation. Le taux de fécondité pour 2010 est approximativement estimé à 1,54 enfant / femme ce qui correspond à peu près au taux médian au sein de l’union européenne, et est supérieur à celui de nombreux pays comme par exemple l’Allemagne ou l’Italie dont on n’annonce pourtant pas la disparition programmée pour le milieu du siècle. Symbole de cette prise de conscience que la Russie existera encore dans le futur, le bulletin démographique 2010 révisé de l’ONU prend en compte ces nouvelles évaluations et projette dans sa variante “moyenne” une population en Russie de 139 million en 2025 et 126,2 millions d’habitants en 2050. Ces nouvelles estimations de l’ONU sont plus en phase avec le scénario démographique prévu par l’institut russe de statistiques Rosstat qui dans son scénario démographique médian pour le pays envisage une population de 140 millions d’habitants en 2025 et 139 millions  en 2030. Mais ces estimations paraissent prudentes dans la mesure où l’impact de l’immigration est sans doute encore largement sous estimé en Russie et le sera sans doute dans les années à venir.

 

Que devrait-il se passer? Dans les prochaines années le nombre de femmes en âge de procréer va lentement diminuer, effet de structure de la pyramide des âges russe. Il y avait en 2010 par exemple 2,56 millions de femmes de 22 ans, 2,23 millions de femmes de 20 ans, 1,84 million de femmes de 18 ans et 1.68 million de femmes de 17 ans. Seul un taux de fécondité à la hausse pourrait compenser la baisse logique du nombre de naissances, due au plus faible nombre de jeunes mamans russes en âge de procréer. La hausse souhaitée du taux de fécondité à 1,6 ou 1,7 enfant par femme, couplée à la réduction de la mortalité en cours (amélioration des infrastructures et changement de génération) devrait donc théoriquement permettre de réduire le gap entre le nombre des naissances, qui ne devrait plus trop augmenter désormais, et le nombre de décès qui lui devrait sérieusement diminuer. Mais seule une immigration d’approximativement 200 à 250.000 personnes / an devrait pouvoir empêcher la population de numériquement décroître. Ces chiffres sur l’apport migratoire sont également ceux fixés pour le scénario démographique de l’institut statistique Rosstat, dans sa version basse, pour arriver à cette population de 139 millions d’habitants en 2030.

Mistral gagnant, dénouement ?

La France et la Russie ont signé aujourd’hui vendredi 17 juin le contrat de vente de deux Mistral (les deux premiers), lors du Forum de Saint-Pétersbourg. L’accord a été signé par des responsables du groupe de construction navale militaire français DCNS (contrôlé à 25% par le groupe d’électronique de défense Thales) et le groupe public russe Rosoboronexport.

Les deux premiers Mistral seront donc construits en France, aux chantiers STX de Saint-Nazaire et les deux suivants le seront en Russie, grâce aux transferts de technologie qui font partie du contrat. La part industrielle russe augmentera progressivement pour les quatre bateaux : 20 %, 40%, 60%, 80% – soit au final un partage 50/50. Le premier bateau devrait être livré fin 2013.  

DCNS va donc être le maître d’œuvre, STX le sous-traitant associé à des entreprises russes qui prendront part à la construction. Côté transfert de technologies, il semblerait que les BPC russes soient bien équipés comme le Mistral, avec le Système d’Exploitation Navale des Informations Tactiques (SENIT).

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En voila une bonne nouvelle !

Texte lié: Mistral Gagnant (Novembre 2010)