La fin d’un cycle de 500 ans
Nous avons tendance à considérer les crises comme des phénomènes temporaires. Aux récessions succèdent les reprises économiques, à l’incertitude la stabilité, et aux guerres un nouvel ordre.
Mais si l’époque actuelle n’était pas simplement une nouvelle période de turbulences, mais bien la fin d’un système historique qui a mis près de cinq siècles à se construire ?
C’est la perspective proposée par « La fin d’un cycle de 500 ans », un article qui nous invite à regarder au-delà du flot incessant d’informations concernant la dette, les taux d’intérêt, les migrations, les conflits et l’intelligence artificielle. Il nous propose de voir, non pas une succession de problèmes sans rapport entre eux, mais les signes d’une civilisation qui approche de sa propre apocalypse.
Au cœur de cette réflexion se trouve un paradoxe de l’économie moderne.
Les grandes vagues économiques de Kondratiev, les cycles de l’endettement, les transformations générationnelles et les fluctuations de l’investissement à court terme convergent aujourd’hui.
Le monde produit toujours davantage d’argent, de dettes, de services numériques et de promesses de progrès technologique. Pourtant, il semble de moins en moins capable de construire les fondations matérielles de son avenir : routes, réseaux électriques, logements, usines et systèmes d’approvisionnement en eau.
Le capital financier se dirige vers les secteurs qui offrent des perspectives de rentabilité rapide et de captation de rentes : intelligence artificielle, plateformes numériques, puissance de calcul et données.
Pendant ce temps, les infrastructures dont dépend la vie quotidienne restent chroniquement sous-financées.
L’économie mondiale semble perdre sa capacité à créer et à construire.
Les conséquences humaines de cette transition sont particulièrement importantes.
Le vieillissement des populations, le départ toujours plus tardif des jeunes adultes du domicile parental, la hausse des loyers et la concentration du patrimoine entre les mains des générations âgées et des catégories les plus aisées ne modifient pas seulement les statistiques économiques : ils transforment le parcours de vie des individus.
Les jeunes générations disposent aujourd’hui de davantage d’informations que jamais, mais de moins en moins de possibilités de devenir propriétaires, de constituer un patrimoine ou de vivre de manière indépendante.
La promesse du progrès demeure, mais ses fondements matériels deviennent de plus en plus inaccessibles à la majorité.
Fonder une famille, construire une carrière, avoir des enfants, acheter un logement et élaborer des projets à long terme deviennent progressivement des entreprises risquées plutôt que des étapes naturelles de l’existence. Elles dépendent désormais du crédit, de la chance et de compromis permanents.
C’est ainsi qu’une crise de civilisation pénètre jusque dans la vie privée : à travers la décision de repousser la naissance d’un enfant, l’impossibilité d’acquérir un logement, l’épuisement provoqué par une compétition sans fin et l’effacement progressif de la conviction que demain sera meilleur qu’aujourd’hui.
La crise prend ainsi une dimension sociale et anthropologique profonde, puisqu’elle touche aux fondements mêmes de la capacité de l’humanité à assurer sa continuité d’une génération à l’autre.
Lorsque l’ordre mondial établi n’est plus capable de garantir la croissance et la sécurité, les conflits violents deviennent inévitables.
L’Europe, les Balkans, l’Asie centrale, le Moyen-Orient, l’Afrique et le Pacifique ne constituent pas simplement des foyers de tension dispersés.
Ils forment les éléments d’un tableau plus vaste : celui d’un monde en cours de division et de recomposition.
La géopolitique redevient une lutte pour les ressources essentielles, plutôt qu’un débat sur la manière de partager la prospérité.
À cette compétition pour les ressources s’ajoute une crise migratoire imminente.
Il ne s’agit pas simplement d’une question de contrôle des frontières, mais de la conséquence de transformations beaucoup plus profondes : explosions démographiques dans certaines régions, vieillissement des sociétés dans d’autres, pénuries d’eau et d’emplois, guerres, risques climatiques et disparition des modes de subsistance traditionnels.
L’article pose une question plus fondamentale que les débats habituels sur les quotas migratoires et les régularisations :
Une société peut-elle accueillir de nouveaux arrivants sans perdre son identité culturelle et ses fondements institutionnels ?
Une civilisation forte peut attirer des populations, les rassembler autour d’objectifs communs et poursuivre sa propre trajectoire de développement.
Une civilisation affaiblie, ayant perdu ses fondements culturels et ses valeurs essentielles, se transforme sous la pression des circonstances jusqu’à progressivement se dissoudre et disparaître.
Pourtant, l’évolution la plus inquiétante concerne moins les migrations ou la guerre que la puissance croissante de la technologie.
Le capitalisme des banquiers cède la place au technofascisme de ceux qui contrôlent les données, les plateformes numériques et les infrastructures informatiques.
Les systèmes numériques sont déjà capables d’évaluer et de classer les individus, de recommander des décisions et d’influencer les comportements de consommation.
La prochaine étape pourrait ne pas se limiter à une automatisation pratique, mais entraîner une nouvelle forme de dépendance dans laquelle l’accès à l’argent, à l’emploi, à l’information et à la reconnaissance sociale serait de plus en plus déterminé par des algorithmes opaques.
Les êtres humains risqueraient alors de passer du statut de citoyens et d’individus à celui d’ensembles de variables susceptibles d’être surveillées et contrôlées.
Nous arrivons ici à la préoccupation centrale de l’article : la lutte décisive de l’avenir ne se déroulera pas uniquement entre États et civilisations, mais portera sur la signification même de la condition humaine.
Les êtres humains conserveront-ils leur dignité intrinsèque, leur libre arbitre, leur droit à l’erreur et leur liberté d’agir de manière imprévisible ?
Ou deviendront-ils une matière première biologique et numérique destinée à alimenter des systèmes promettant sécurité, efficacité et « amélioration » de l’être humain ?
Dans cette confrontation, religion, culture, famille, État et technologie ne peuvent plus être considérés séparément.
Tous doivent répondre à une même question fondamentale : à qui appartient l’être humain, et qui détient l’autorité de décider jusqu’où il est permis d’intervenir sur sa nature ?
La dernière partie de l’article se tourne vers la Russie.
Non pas comme spectatrice du drame mondial en cours, ni comme acteur périphérique soumis aux décisions prises ailleurs, mais comme une civilisation distincte, dotée d’une combinaison rare de ressources : eau, terres, énergie, alimentation, richesses minérales et longue expérience historique de coexistence entre différentes cultures.
L’image d’une « arche au cœur du monde » est bien davantage qu’une métaphore géographique.
Elle soulève un défi : la Russie peut-elle transformer son immense territoire en un projet cohérent, ses richesses naturelles en un développement durable et sa mémoire civilisationnelle en une capacité à proposer à l’humanité un avenir différent, échappant à la fois à la féodalité numérique des grandes entreprises et au technofascisme déshumanisant ?
Cet article n’annonce pas la fin imminente du monde.
Il cherche à comprendre pourquoi le monde que nous connaissons ne fonctionne plus selon ses anciennes règles et pourquoi une époque marquée par le confort, les reports successifs et les illusions cède la place à une période de choix difficiles.
L’article complet propose une analyse d’ensemble, provocatrice et volontairement dérangeante, de l’ombre de l’apocalypse qui plane sur le monde, du destin de la civilisation chrétienne, de l’avenir de l’humanité et du rôle singulier de la Russie dans la lutte décisive qui s’annonce.
1. L’ère du capital
Le système-monde capitaliste moderne, dont Immanuel Wallerstein situe l’origine au XVIe siècle, entre dans une période de contraintes structurelles croissantes.
L’un des signes les plus évidents de cette évolution est l’augmentation sans précédent de la dette mondiale.
Selon le Fonds monétaire international (FMI), l’endettement mondial total a atteint environ 251 000 milliards de dollars en 2024, dépassant 235 % du PIB mondial.
À titre de comparaison, à l’aube du XXIe siècle, la dette mondiale représentait moins de 62 000 milliards de dollars, soit environ 197 % du PIB mondial.
Cela correspond à une multiplication par quatre en valeur nominale, tandis que le ratio dette/PIB était alors inférieur de près de 20 % à son niveau actuel.
La mondialisation financière s’est développée encore plus rapidement.
Selon la Banque des règlements internationaux (BRI), les créances bancaires transfrontalières, c’est-à-dire les créances détenues par les banques sur des non-résidents, sont passées de 684 milliards de dollars à la fin de 1977 à 23 000 milliards au deuxième trimestre 2006, puis à 46 000 milliards au quatrième trimestre 2025.
Cela représente une augmentation de 6 725 % en près d’un demi-siècle.
Il en résulte un système financier dans lequel la croissance exponentielle de la dette est devenue indispensable au fonctionnement de l’économie mondiale.
L’évolution de la composition de cette dette est particulièrement révélatrice.
La dette souveraine est devenue l’une des composantes les plus dynamiques de l’endettement mondial.
L’endettement des entreprises demeure également élevé, témoignant du degré de dépendance des investissements et de la croissance économique à l’égard des capitaux empruntés.
Ensemble, ces tendances révèlent le rôle de plus en plus central de la finance dans le maintien de l’économie mondiale.
Dans le cadre d’analyse proposé par Ray Dalio, ces conditions sont caractéristiques de la phase terminale d’un cycle d’endettement.
Les engagements financiers augmentent de plus en plus rapidement que les revenus et la productivité, tandis que la stabilité du système repose sur le refinancement, les faibles taux d’intérêt, les déficits budgétaires et les interventions des banques centrales.
L’alourdissement de la dette témoigne ainsi de l’épuisement du modèle du capitalisme dit bancaire et d’une longue période de création monétaire reposant sur la production de valeurs virtuelles attribuées aux biens sur les marchés financiers.
Pendant des décennies, l’expansion du crédit a permis de compenser la faiblesse de la croissance des revenus et de la productivité.
Mais elle a également rendu l’économie de plus en plus dépendante du refinancement, du soutien des gouvernements et des interventions des banques centrales.
L’analyse des nouveaux projets d’investissement révèle un changement dans les priorités du système financier et technologique contemporain.
Les capitaux se concentrent de plus en plus dans les infrastructures informatiques, l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs, les systèmes énergétiques et les infrastructures de réseau.
Parallèlement, la modernisation des industries traditionnelles, le renouvellement des infrastructures, la production alimentaire et l’expansion des capacités productives demeurent chroniquement sous-financés.
Les gouvernements doivent de plus en plus assumer seuls les engagements financiers de long terme associés à ces secteurs.
Selon les estimations de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), l’écart entre les investissements réels dans les infrastructures et les financements nécessaires pour atteindre les Objectifs de développement durable pourrait atteindre 18 000 milliards de dollars d’ici 2040.
La Banque mondiale estime que les pays à revenu faible ou intermédiaire ont besoin d’environ 1 500 milliards de dollars d’investissements supplémentaires chaque année.
Ce déficit persistant montre que les transports, l’énergie, l’approvisionnement en eau et les autres infrastructures essentielles ne parviennent pas à attirer suffisamment de capitaux privés, malgré leur importance fondamentale pour la croissance économique à long terme.
En conséquence, une part croissante des infrastructures critiques, y compris dans les pays développés, souffre d’une dégradation physique et d’une obsolescence technologique.
Aux États-Unis, 70 % des lignes de transport d’électricité sont en service depuis au moins 25 ans, ce qui signifie qu’elles se trouvent dans la seconde moitié de leur durée de vie prévue.
Par ailleurs, 39 % des grands axes routiers sont considérés comme étant en mauvais état.
En Allemagne, le déficit cumulé d’investissement dans les infrastructures municipales a atteint 215,7 milliards d’euros, soit une augmentation de 15,9 % en une seule année.
L’orientation du système financier apparaît donc de plus en plus contradictoire avec les exigences du développement à long terme et les besoins de l’humanité.
2. Les cycles de Kondratiev
La théorie des longues vagues économiques, élaborée par Nikolaï Kondratiev dans les années 1920, occupe une place particulière à la croisée de l’histoire économique, de la philosophie sociale et des théories de la modernisation.
Son intérêt en tant que cadre d’analyse ne réside pas uniquement dans l’identification de fluctuations économiques d’une durée approximative d’un demi-siècle.
Elle offre également une manière de comprendre le développement capitaliste comme un processus historique irrégulier.
Selon cette approche, les longues vagues reflètent le rythme historique de la civilisation industrielle.
Les périodes d’expansion rapide laissent place à la saturation, à la suraccumulation du capital, à l’inertie institutionnelle et, finalement, à la restructuration.
L’économie contemporaine présente un paradoxe : une accélération pseudo-technologique accompagnée de faibles retombées macroéconomiques.
Pour mesurer cette évolution, rappelons que la croissance annuelle moyenne de la productivité du travail dans les pays de l’OCDE atteignait environ 5 % dans les années 1960, avant de tomber à 2 % dans les années 1980.
Cette croissance a continué de ralentir au cours des décennies suivantes, certaines mesures de productivité étant désormais devenues négatives.
La productivité multifactorielle a diminué de 0,3 % en 2024, tandis que l’écart cumulé par rapport à son niveau potentiel atteindrait 10 à 20 %.
Une nouvelle base technologique est déjà en train de se constituer, mais elle n’a pas encore produit de gains économiques comparables à ceux générés par l’expansion industrielle de la seconde moitié du XXe siècle.
Le problème n’est donc pas l’absence d’innovation, mais le décalage entre la rapidité des transformations technologiques et leurs effets sur l’ensemble de l’économie.
C’est précisément cet écart entre les progrès technologiques et leurs bénéfices tangibles qui suggère que la civilisation est entrée dans une période de transition.
3. Le cycle générationnel
L’approche générationnelle permet de comprendre comment les crises s’inscrivent dans le tissu social et façonnent le parcours de vie des individus.
Le modèle élaboré par William Strauss et Neil Howe décrit une succession de phases historiques d’environ 20 à 21 ans qui, prises ensemble, forment un cycle plus large de 80 à 100 ans.
Pour une analyse plus rigoureuse, l’approche de Karl Mannheim offre toutefois une base plus solide.
Plutôt que de définir les générations uniquement par l’âge, Mannheim les considérait comme des groupes sociaux façonnés par des expériences historiques communes.
Les transformations de la structure par âge de la population deviennent une force économique de plus en plus importante.
Le vieillissement démographique modifie l’équilibre entre les actifs et les bénéficiaires des prestations sociales, accroît la pression sur les systèmes de retraite, les services de santé et les marchés du travail et, surtout, transforme les stratégies gouvernementales et les marchés de capitaux.
Les jeunes générations entrent dans la vie économique dans des conditions plus difficiles que celles auxquelles étaient confrontées les générations précédentes au même âge.
Selon les estimations de l’Organisation internationale du travail (OIT), 262 millions de jeunes âgés de 15 à 24 ans n’avaient ni emploi, ni formation, ni activité éducative en 2025, soit approximativement un jeune sur quatre dans cette tranche d’âge.
Les inégalités patrimoniales accentuent la fracture économique entre les générations.
Selon le World Inequality Report, les 10 % les plus riches de la population mondiale perçoivent 52 % des revenus mondiaux et détiennent 76 % du patrimoine mondial.
À l’inverse, les 50 % les plus pauvres ne reçoivent que 8,5 % des revenus et ne possèdent que 2 % des richesses.
Les jeunes générations entrent donc dans l’économie à une époque où les logements sont chers, les emprunts coûteux et la concentration des richesses et du patrimoine déjà profondément installée.
Ces pressions sont particulièrement visibles sur le marché immobilier européen.
Selon Eurostat, les prix des logements dans l’Union européenne ont augmenté de 55,4 % entre 2010 et le quatrième trimestre 2024, tandis que les loyers ont progressé de 26,7 %.
En 2024, les jeunes Européens quittaient le domicile parental à un âge moyen d’environ 26 ans.
Dans le sud de l’Europe, cet âge dépassait 31 ans.
Au cours des cinquante dernières années, la moyenne européenne a augmenté d’environ 20 %, passant de 21,8 ans dans les années 1970 à son niveau actuel.
Ces évolutions ont réduit le pouvoir d’achat d’une part importante des Européens de moins de 40 ans.
Contrairement à la génération de leurs parents, les jeunes Européens accèdent plus tardivement à la propriété.
Une part importante du patrimoine reste également plus longtemps entre les mains des générations âgées, notamment en raison de l’augmentation de l’espérance de vie, passée de 71,8 ans en 1974 à 81,6 ans en 2024.
Chaque nouvelle génération est ainsi confrontée, non pas à un horizon de possibilités toujours plus vaste, mais à un ensemble croissant de contraintes : obstacles élevés à l’accession à la propriété, recul de la mobilité sociale, dépendance au crédit et autonomie retardée.
Ce qui pourrait sembler n’être qu’une transformation abstraite de la civilisation devient une réalité vécue par des millions de personnes.
4. Le cycle de l’investissement : une économie qui se refroidit
Après la récession provoquée par la pandémie, la reprise rapide, la poussée inflationniste et les hausses de taux d’intérêt qui ont suivi, l’économie mondiale est entrée dans une période de ralentissement.
Les cycles économiques plus courts ajoutent une dimension supplémentaire à cette situation : les cycles de 7 à 11 ans identifiés par Clément Juglar et ceux de 3 à 5 ans associés à Joseph Kitchin.
Ces cycles ne coïncident généralement pas parfaitement, mais leurs points bas semblent aujourd’hui converger.
Le ralentissement se manifeste dans l’ensemble de l’économie : les investissements faiblissent, le coût du crédit augmente, les banques intègrent des risques plus élevés dans leurs conditions de financement et les entreprises deviennent de plus en plus prudentes.
Les cycles technologiques, d’investissement, économiques et sociopolitiques semblent désormais atteindre simultanément leurs points les plus bas.
Leur convergence signifie que les prochaines années ne constitueront pas simplement une nouvelle phase de ralentissement économique.
Elles marqueront un moment de choix profond pour la civilisation : à quoi ressemblera le monde lorsque les tensions accumulées au sein des sociétés commenceront à se transformer en conflits ouverts ?
5. Le monde au bord du conflit
Les transformations des cycles économiques redessinent l’ordre international et l’équilibre mondial des puissances.
La compétition pour le contrôle de l’énergie, des matières premières, de l’eau, des détroits stratégiques, des ressources naturelles et des voies de transport s’intensifie à nouveau.
L’augmentation des dépenses militaires mondiales, qui ont atteint 2 800 milliards de dollars en 2025, en constitue l’une des manifestations.
Lorsque plusieurs cycles de crise convergent, le système international ne peut plus poursuivre sa trajectoire habituelle. Il entre alors dans une redistribution frénétique de la puissance, des ressources et des territoires.
Le ralentissement économique décrit précédemment débouche ainsi sur une escalade des tensions géopolitiques.
Plusieurs régions pourraient devenir des foyers majeurs de conflit dans un avenir prévisible
L’Europe
Le conflit militaire entre la Russie et l’Ukraine est devenu le plus important affrontement armé sur le continent européen depuis la Seconde Guerre mondiale.
La Russie et l’Ukraine sont deux nations historiquement et culturellement proches, liées par des origines communes, des affinités linguistiques et des traditions chrétiennes.
Avec la Biélorussie, elles constituent le cœur du monde slave oriental, et leur rupture affaiblit les trois pays.
La guerre actuelle résulte de décennies de divisions délibérément construites et exploitées politiquement au sein de cet espace historique commun.
En conséquence, des peuples dont l’histoire partagée offrait infiniment plus de raisons de coopérer que de s’entre-détruire ont été entraînés dans un état de mobilisation émotionnelle extrême, une sorte de frénésie collective qui a coûté des centaines de milliers de vies.
La Biélorussie occupe une position particulièrement importante dans ce conflit.
Tout en maintenant son alliance avec la Russie et son appartenance au monde historique et culturel commun des Slaves orientaux, elle tente de jouer un rôle de médiateur, appelant ses nations sœurs à cesser les combats et à ne plus alimenter un conflit qui sert d’autres intérêts que les leurs.
Pendant ce temps, l’Europe se prépare financièrement et industriellement à une guerre majeure, une fois encore, bien entendu, contre la Russie.
Elle revient ainsi à ce qui constitue une obsession historique depuis l’époque d’Alexandre Nevski.
Le programme ReArm Europe / Readiness 2030 est déjà en cours d’application et prévoit 800 milliards d’euros de dépenses de défense supplémentaires d’ici 2029.
L’industrie allemande a ouvertement commencé sa reconversion vers la production militaire.
Des entreprises comme Mercedes-Benz, Schaeffler, Deutz AG et Porsche investissent dans la transformation industrielle et les technologies militaires avancées.
L’Allemagne a également annoncé son intention de déployer l’une des plus grandes constellations satellitaires au monde, pouvant compter jusqu’à 1 200 satellites de communication et de reconnaissance électro-optique.
Les Balkans
La région présente également un risque considérable de résurgence des conflits civilisationnels et religieux enracinés dans plusieurs siècles d’histoire.
Parmi les principaux facteurs figurent la question albanaise, concernant la Macédoine du Nord, le Kosovo et l’Albanie ; la situation instable autour du pseudo-État de Bosnie-Herzégovine créé par l’OTAN ; ainsi que la progression des sentiments néofascistes en Croatie.
Une crise gouvernementale en Serbie pourrait devenir le catalyseur de nouveaux troubles dans l’État le plus militarisé et le plus lourdement armé des Balkans.
Les puissances extérieures, notamment l’Union européenne, la Turquie, les États-Unis et les pays du Moyen-Orient, ne font qu’accélérer la progression de la région vers la crise.
L’Asie centrale
La région devient un axe central de la stratégie turque, organisée autour de l’Organisation des États turciques (OET), dont les pays membres réunissent plus de 150 millions d’habitants.
S’appuyant sur la rhétorique panturquiste ainsi que sur les affinités linguistiques et religieuses, Ankara étend sa coopération au-delà des domaines culturels et humanitaires pour investir les sphères militaire et politique.
Partant d’une culture partagée et d’un alphabet commun, la Turquie promeut l’idée d’un centre de puissance unifié au sein de l’OET.
Les services de renseignement renforcent leurs relations, les achats de drones de combat turcs augmentent et les programmes de formation militaire ainsi que les exercices conjoints se multiplient.
Pour Londres, l’OET constitue un instrument indirect commode permettant de contenir la Russie et la Chine, tout en renforçant la Turquie comme pôle régional, sans nécessiter de présence militaire britannique directe.
La Chine, principale puissance économique de la région, cherche à accéder aux ressources d’Asie centrale, particulièrement aux terres rares, tout en intégrant ces pays dans sa sphère d’influence numérique.
L’Inde, encore au début de son expansion régionale, manifeste ouvertement son intérêt pour le développement d’une alternative à l’approche chinoise.
Les États-Unis poursuivent leur propre stratégie, centrée sur la coopération militaire, le contrôle des technologies numériques et nucléaires ainsi que l’accès aux terres rares.
Pour Londres, l’Organisation des États turciques représente un moyen indirect de contenir la Russie et la Chine, tout en renforçant le rôle régional de la Turquie sans déploiement militaire britannique direct.
L’instabilité de l’Afghanistan ajoute une dimension supplémentaire au risque.
Compte tenu de la proximité géographique de l’Asie centrale avec la Russie, ces évolutions pourraient rapidement converger et provoquer une véritable tempête régionale.
Le Grand Moyen-Orient
La crise actuelle a déclenché bien davantage qu’une simple recomposition des alliances régionales existantes.
L’Iran possède le potentiel nécessaire pour fédérer le monde chiite, d’Oman à l’Irak et de l’Azerbaïdjan au Tadjikistan.
Ce qui prend forme n’est pas simplement une alliance, mais une civilisation émergente.
À l’opposé se trouvent les puissances sunnites — l’Arabie saoudite, la Turquie et le Qatar — dont les rivalités internes pourraient être mises de côté face à la menace perçue du projet chiite.
Un troisième centre de puissance est constitué par la Turquie, portée par ses ambitions néo-ottomanes et ses tentatives de faire renaître le sultanat au carrefour du Moyen-Orient et de l’Afrique.
Israël représente un autre facteur majeur de transformation régionale, notamment à travers le projet de résurrection de l’idée du Grand Israël, avec des revendications territoriales s’étendant au Liban, à la Syrie et à l’Irak.
Les guerres et conflits déjà engagés dans la région pourraient n’être que le prélude à des bouleversements beaucoup plus considérables et à une transformation des États du Golfe.
Leur position internationale, leurs fondements idéologiques et leurs économies ont subi de graves dommages pendant le conflit impliquant l’Iran, les États-Unis et Israël.
L’Afrique
L’ensemble du continent entre dans une période de 25 à 30 années de guerres et de recompositions territoriales.
L’Afrique devient une vaste zone grise dans laquelle s’affrontent de plus en plus les intérêts des anciennes puissances coloniales, de nouveaux acteurs extérieurs tels que la Chine, la Turquie et les États du Golfe, ainsi que des factions militaires et politiques locales.
L’Asie centrale
La région devient l’un des principaux axes de la stratégie turque, articulée autour de l’Organisation des États turciques, dont les membres comptent ensemble plus de 150 millions d’habitants.
S’appuyant sur une rhétorique panturquiste et sur des affinités linguistiques et religieuses, Ankara étend sa coopération des domaines culturel et humanitaire aux sphères militaire et politique.
À partir d’une culture et d’un alphabet communs, la Turquie promeut l’idée d’un centre de puissance unifié au sein de l’organisation.
Les services de renseignement intensifient leur coopération, les achats de drones militaires turcs se multiplient, tout comme les formations militaires et les exercices conjoints.
Pour Londres, cette organisation constitue un instrument indirect commode pour contenir la Russie et la Chine.
L’Asie du Sud-Est
La région pourrait devenir le théâtre du conflit le plus destructeur de tous : une confrontation entre les États-Unis et leurs alliés d’un côté, et la Chine de l’autre, autour du contrôle de Taïwan et du détroit de Malacca.
À son point le plus étroit, ce détroit ne mesure que 2,5 kilomètres de largeur, mais plus de 44 % du commerce mondial et 80 % du pétrole importé par la Chine y transitent.
La vulnérabilité stratégique de la Chine est évidente, et Pékin se prépare méthodiquement à une telle confrontation.
Les États-Unis, quant à eux, voient dans ce conflit un moyen potentiel de préserver leur domination dans la région Asie-Pacifique.
L’ensemble de l’Asie est traversé par des crises récurrentes porteuses de risques de conflits militaires, hydriques, territoriaux et idéologiques.
Les tensions dans la péninsule coréenne, la guerre au Myanmar, la crise au Bangladesh, les différends concernant les ressources en eau, le réarmement du Japon et la montée en puissance de l’Indonésie laissent entrevoir non pas un ou deux conflits, mais une multitude de confrontations dans les années à venir.
Cette carte des tensions mondiales suggère que nous n’assistons pas à une série de crises isolées, mais à un processus mondial unique dans lequel l’épuisement interne du système global se transforme en lutte extérieure pour les territoires, les ressources et le pouvoir de définir les règles de l’avenir.
Je ne serais pas surpris que, dans les décennies à venir, la Grande-Bretagne abandonne les États-Unis pour s’aligner sur la Chine.
Après tout, comme l’observait Lord Palmerston, la Grande-Bretagne n’a ni amis ni ennemis permanents, seulement des intérêts nationaux permanents.
Pour la City de Londres, un axe financier reliant Londres et Shanghai pourrait finalement s’avérer plus rentable que le partenariat traditionnel entre Londres et New York.
À mesure que l’ancien ordre continue de s’affaiblir structurellement, le monde entre dans une phase d’alignement précédant la guerre.
Dans ce contexte, nous devons regarder au-delà des États et des cycles économiques pour examiner l’état du tissu même de la civilisation.
6. Une enclave d’oisiveté à la veille d’un nouvel âge des ténèbres
Après avoir examiné le déclin d’un grand cycle économique et la manière dont il transforme l’équilibre mondial des puissances, nous devons maintenant nous intéresser à l’état intérieur de la civilisation elle-même.
L’histoire suit depuis longtemps un schéma similaire.
Dès le XIVe siècle, Ibn Khaldoun l’avait décrit à travers le concept d’asabiyya : cette cohésion sociale et cette solidarité collective qui donnent à un peuple la force de conquérir, de faire preuve de discipline et de façonner le cours de l’histoire.
Vient d’abord une génération endurcie par l’adversité, désireuse de s’étendre, unie par un objectif commun et prête à combattre.
Elle conquiert des territoires et impose l’ordre au chaos.
Vient ensuite une génération de bâtisseurs, qui transforme les terres conquises en institutions fonctionnelles, en culture et en cadre de vie.
Mais ces générations sont souvent suivies d’une troisième : celle des héritiers.
Ces derniers n’ont pas connu les épreuves nécessaires à la construction d’une civilisation. Ils profitent simplement des fruits du travail de leurs prédécesseurs.
Habitués au confort, ils perdent leur capacité d’autodiscipline et sombrent progressivement dans l’oisiveté.
C’est alors que de nouveaux barbares apparaissent à l’horizon, plus endurcis, plus affamés et davantage unis par un objectif commun.
En ce sens, la question de l’avenir de la civilisation chrétienne ne concerne pas seulement les menaces extérieures.
Elle consiste aussi à déterminer si sa propre asabiyya a commencé à s’éroder.
La civilisation chrétienne entre dans son « Apocalypse » dans un état de faiblesse structurelle.
La stabilité sociale repose généralement sur plusieurs fondements : le renouvellement de la population, la solidité des structures familiales, les liens sociaux, la transmission intergénérationnelle des valeurs culturelles, la confiance entre les individus et la capacité à maintenir durablement son attention.
Lorsque tous ces fondements s’affaiblissent simultanément, la société devient moins capable de s’organiser.
Il ne s’agit donc pas ici de jugements abstraits, mais de transformations mesurables au cours des dernières années : faibles taux de natalité dans les pays développés, parentalité de plus en plus tardive, solitude, recul de la confiance interpersonnelle, augmentation de la proportion de personnes se déclarant non religieuses dans les sociétés occidentales, baisse de la pratique religieuse régulière, fragmentation de l’attention à l’ère numérique et augmentation du nombre de jeunes qui n’étudient ni ne travaillent.
Famille et fécondité
Les jeunes générations deviennent autonomes de plus en plus tard, repoussant aussi bien le mariage que la naissance de leur premier enfant.
Dans ce contexte, la baisse de la fécondité est devenue une caractéristique durable de la plupart des pays développés.
L’indicateur essentiel est l’indice synthétique de fécondité, qui doit être d’environ 2,1 enfants par femme pour qu’une population puisse assurer son renouvellement sans croissance démographique.
Les taux de fécondité des pays appartenant à la civilisation chrétienne et des nations asiatiques développées révèlent une crise de dimension mondiale.
Selon le Fonds monétaire international, l’indice synthétique de fécondité mondial est passé de cinq enfants par femme en 1950 à 2,24 en 2025 et devrait continuer de diminuer.
Entre 2000 et 2025, la fécondité a reculé dans toutes les régions du monde et dans toutes les catégories de revenus des pays.
En Europe, les décès sont plus nombreux que les naissances depuis 2012.
L’indice moyen de fécondité s’établit à 1,34 enfant par femme, ce qui signifie que la population autochtone diminue.
La croissance démographique n’est maintenue que grâce à l’immigration.
Aux États-Unis, le taux de fécondité est passé de 1,82 en 2016 à une valeur prévue de 1,79 en 2026.
Au Canada, il a reculé de 1,56 à 1,33.
En Russie, la moyenne actuelle est d’environ 1,4 enfant par femme.
Les pays slaves orientaux ont subi certaines des pertes démographiques les plus importantes d’Europe
La guerre en Ukraine n’a fait qu’accélérer des tendances démographiques déjà solidement installées.
La population ukrainienne diminue régulièrement depuis les années 1990.
Elle avait atteint un sommet historique de 51,9 millions d’habitants en 1993, avant de tomber à 48,5 millions en 2001, puis à 45,8 millions en 2010.
En septembre 2022, le Service national des statistiques d’Ukraine estimait que la population du pays n’était plus que de 34,5 millions d’habitants au début de cette année-là.
Les pertes supplémentaires parmi les jeunes en âge de travailler, provoquées par l’émigration, la mobilisation militaire et l’augmentation de la mortalité, auraient ramené la population à 25–28 millions de personnes en 2025.
La Bulgarie a perdu 15 % de sa population entre 2006 et 2026, passant de 7,6 à 6,61 millions d’habitants.
La Serbie connaît une tendance comparable.
Les décès y sont plus nombreux que les naissances depuis les années 1990, contribuant à une diminution de la population de 7,5 millions d’habitants en 2006 à 6,64 millions en 2026.
Durant la même période, la population biélorusse est passée de 9,6 à 8,9 millions d’habitants, soit une perte de près de 8 %.
Parallèlement, l’âge moyen des femmes à la naissance de leur premier enfant augmente, réduisant la probabilité d’avoir d’autres enfants.
La proportion des naissances hors mariage progresse également, tandis que les modèles traditionnels de vie familiale se transforment.
Ce processus de transformation institutionnelle peut être interprété à la lumière de la théorie de Pitirim Sorokine concernant la dégénérescence du système socioculturel sensualiste.
Anticipant les conséquences du déclin de la famille traditionnelle, Sorokine observait :
« La désintégration de la famille en tant qu’union sacrée entre mari et femme, parents et enfants se poursuivra, et les principales fonctions socioculturelles de la famille diminueront jusqu’à ce qu’elle ne devienne guère plus qu’une forme occasionnelle de cohabitation. »
La diffusion des attitudes hédonistes, qui placent le plaisir personnel au centre de l’existence, conduit à considérer de plus en plus le mariage et la parentalité comme des contraintes sociales, psychologiques et financières limitant la liberté individuelle et l’épanouissement personnel.
La combinaison de l’insécurité économique et de l’évolution des relations sociales transforme progressivement le comportement humain.
La capacité des individus à planifier sur le long terme et à maintenir une attention soutenue diminue.
Les loisirs deviennent de plus en plus individualisés, tandis que le besoin ressenti d’entretenir des relations interpersonnelles complexes s’affaiblit.
La communication en face à face et les efforts nécessaires à la construction de relations profondes deviennent moins prioritaires.
Nous pouvons déjà observer toutes ces tendances autour de nous.
Autonomie intellectuelle, désengagement culturel et environnement numérique
L’autonomie intellectuelle est la capacité de lire et de comprendre de manière indépendante des textes complexes, de maintenir sa concentration et de former ses propres jugements.
Lors du dernier cycle achevé du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA), les résultats des élèves des pays de l’OCDE ont été moins bons en 2022 qu’en 2018.
Les scores moyens ont diminué de 15 points en mathématiques et de 10 points en compréhension de l’écrit.
Une autre étude réalisée en 2024, consacrée aux compétences des adultes dans les pays de l’OCDE, a montré qu’en moyenne 18 % des adultes ne possédaient même pas un niveau élémentaire d’autonomie intellectuelle.
Un autre indicateur révélait que 26 % des adultes se situaient aux niveaux les plus faibles de maîtrise de l’écrit.
Plus révélatrice encore est la capacité des personnes à agir de manière autonome dans des circonstances changeantes.
Selon l’OCDE, 31 % des adultes obtiennent les résultats les plus faibles en matière de résolution adaptative de problèmes.
Ils éprouvent des difficultés face à des tâches comportant plusieurs étapes, exigeant de prendre en compte plusieurs variables simultanément ou d’adapter leur approche lorsque de nouvelles informations apparaissent.
Seulement 5 % atteignent le niveau de compétence le plus élevé.
Ce qui est en jeu, c’est la capacité des individus à penser et à agir de manière indépendante dans un environnement technologique et informationnel de plus en plus complexe.
Pourquoi, alors que nous créons des machines capables d’une réflexion toujours plus sophistiquée, manifestons-nous si peu d’intérêt pour le développement de nos propres capacités intellectuelles au même niveau ?
Au lieu de favoriser la concentration, la mémoire et le raisonnement complexe, l’économie numérique est devenue remarquablement efficace dans l’exploitation de notre désir d’obtenir une récompense maximale avec un effort cognitif minimal.
Jamais les êtres humains n’ont eu accès à une aussi grande diversité d’outils permettant de développer leurs capacités intellectuelles.
Mais jamais non plus une industrie aussi puissante n’a été consacrée à les détourner de l’effort intellectuel.
Selon l’Organisation internationale du travail, le chômage mondial des jeunes atteignait 13 % en 2023, tandis que 20,4 % des jeunes ne travaillaient pas, ne suivaient pas d’études et ne bénéficiaient d’aucune formation.
Dans l’Union européenne, 11 % des 15–29 ans se trouvaient dans cette situation en 2024, avec une tendance à la hausse.
Une culture de l’oisiveté apparaît lorsque les gratifications numériques instantanées, souvent désignées sous l’expression de « dopamine rapide », commencent à concurrencer le travail, l’éducation et la participation à la vie collective.
Sur le plan économique, cela crée un fossé croissant entre la demande de travailleurs qualifiés et la faible disposition d’une partie des jeunes à s’engager dans des parcours professionnels exigeants.
Sur le plan culturel, cela affaiblit la capacité à se discipliner et le sens de la responsabilité envers les résultats collectifs.
Le désengagement culturel se traduit par une volonté décroissante de fournir des efforts durables, de pratiquer l’autodiscipline, de poursuivre des études, de travailler, de contribuer à des objectifs communs et d’assumer des responsabilités.
Au cœur de cette évolution se trouve un déplacement de l’équilibre entre l’effort et la récompense immédiate.
C’est ainsi qu’apparaît la condition même qu’Ibn Khaldoun aurait caractérisée comme une érosion de la cohésion interne.
La société continue de profiter des institutions construites par les générations précédentes, mais perd progressivement la discipline et la détermination qui avaient rendu ces réalisations possibles.
En apparence, cela peut ressembler à une vie privée paisible, à une libération des difficultés du passé ou au triomphe du confort et du choix individuel.
Historiquement, cependant, une telle phase peut être dangereuse.
Une civilisation habituée au consumérisme devient particulièrement vulnérable face à ceux qui possèdent encore la volonté de s’étendre, la discipline nécessaire pour persévérer et la détermination d’agir collectivement.
L’oisiveté, en ce sens, n’est pas une faute morale, mais un symptôme d’épuisement civilisationnel.
En paraphrasant l’historien britannique Edward Gibbon, on pourrait dire que le glaive court et le pilum avec lesquels les anciens Romains avaient conquis le monde avaient glissé des mains affaiblies de leurs descendants amollis par le confort.
Ils étaient tombés directement entre les mains des barbares qui allaient prendre leur place.
7. De nouveaux barbares aux portes
Lorsque la cohésion interne d’une civilisation s’affaiblit, la pression sur ses frontières augmente inévitablement.
En conséquence, ces périodes de loisirs et de confort sont régulièrement suivies de nouvelles vagues expansionnistes.
La perte de volonté intérieure ouvre la voie à des acteurs qui possèdent encore une énergie dynamique, une vitalité démographique et une capacité d’action collective sans compromis.
L’arrivée de nouveaux « barbares » sur les terres chrétiennes ne doit être comprise ni comme une métaphore ethnographique ni comme une provocation émotionnelle, mais comme la description d’une situation historique.
Une civilisation est un système urbain complexe, maintenu par des institutions, une discipline, une continuité culturelle et un haut niveau de coopération.
Lorsque de grands nombres de personnes ne partageant ni son expérience historique ni ses normes établies pénètrent dans ce système, le défi dépasse la seule question migratoire.
Il soulève celle de la capacité de la civilisation à préserver son identité et sa structure.
Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), le monde connaît les déplacements de populations les plus importants depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
L’augmentation des inégalités mondiales, le changement climatique, les pénuries de ressources et l’instabilité géopolitique croissante accélèrent les migrations à l’échelle mondiale.
Les organisations internationales estiment qu’environ 304 millions de personnes sont déjà en situation de migration internationale, tandis que le nombre de migrants potentiels pourrait dépasser 1,2 milliard d’ici 2050 si l’on tient compte des populations vulnérables au changement climatique.
Il ne s’agit pas d’une poussée temporaire, mais d’une nouvelle réalité mondiale dans laquelle les mouvements de personnes, de capitaux et de populations entières deviennent une force structurelle permanente.
Tendances culturelles et anthropologiques communes aux États-Unis, à l’Europe et à la Russie
Les États-Unis, l’Europe et la Russie diffèrent par leurs économies, leurs politiques migratoires et leurs ressources naturelles, mais ils partagent une population majoritairement d’ascendance européenne et un lien historique avec la civilisation chrétienne.
Ils sont également confrontés à des tendances démographiques similaires : la proportion de personnes âgées augmente, tandis que la fécondité des populations autochtones est tombée sous le seuil de renouvellement.
Le maintien de leurs économies, de leurs infrastructures et de leurs systèmes sociaux devient de plus en plus dépendant de l’immigration.
Cependant, lorsqu’une civilisation est déjà affaiblie intérieurement, l’arrivée de populations extérieures peut facilement devenir une source supplémentaire d’instabilité.
La Russie, les États-Unis et l’Europe sont devenus des destinations majeures pour les personnes quittant des pays confrontés à une forte croissance démographique, à des possibilités d’emploi limitées pour les jeunes, à des conflits, à des risques climatiques et à des pénuries d’eau potable.
Aux États-Unis, cette évolution se manifeste par l’augmentation de la population née à l’étranger et par l’immigration irrégulière, notamment en provenance d’Amérique du Sud.
L’Europe continue d’accueillir de nombreux migrants originaires de pays extérieurs à l’Union européenne, notamment de régions touchées par les conflits et les pénuries d’eau.
En Russie, la majorité de l’immigration provient de la Communauté des États indépendants (CEI) et de l’Asie centrale, où un grand nombre de jeunes rencontrent des difficultés pour trouver un emploi.
Ces pays ont ainsi connu des transformations de la composition raciale et démographique de leur population, notamment avec le développement de communautés originaires d’Afrique et du Grand Moyen-Orient.
Aux États-Unis, la population immigrée est passée de 38,1 millions de personnes en 2006 à 50,2 millions en 2024.
Le Pew Research Center estimait qu’environ 14 millions de personnes vivaient dans le pays sans statut migratoire légal en 2023.
En Europe, les personnes nées en dehors de l’Union européenne représentaient 10,4 % de la population en 2025.
Dans certains États membres, notamment l’Allemagne et la France, cette proportion atteint 14 à 20 %, soit une hausse de 5 à 10 points de pourcentage au cours de la décennie précédente.
L’augmentation de l’immigration contribue à des tendances de long terme qui érodent les fondements culturels propres à l’Union européenne, notamment ses traditions religieuses et nationales.
La plupart des personnes arrivant dans l’Union européenne espèrent accéder à un niveau de vie élevé.
Pourtant, la croissance annuelle moyenne du PIB par habitant dans l’Union européenne est restée inférieure à 1 % durant les quinze dernières années, contre des taux mondiaux de 3 à 4 %.
Sur une longue période, une part importante des ressources publiques a été consacrée à l’aide sociale et aux programmes d’intégration des nouveaux arrivants, plutôt qu’à l’expansion des capacités productives, à la modernisation de l’industrie et des infrastructures ou au renforcement de la sécurité nationale.
Lorsque la majorité des migrants possèdent des qualifications limitées, ces investissements mettent beaucoup plus de temps à produire un rendement économique, ce qui ralentit la croissance globale.
Cette situation serait directement corroborée par les recherches de Jan van de Beek, qui a montré qu’entre 1995 et 2019, le coût budgétaire net cumulé de l’immigration pour les finances publiques néerlandaises atteignait 400 milliards d’euros.
Ses données révèlent notamment que, tandis que les migrants originaires de pays culturellement proches génèrent des contributions fiscales nettes positives, ceux provenant d’Afrique et du Moyen-Orient entraînent d’importants soldes budgétaires négatifs.
Mais l’économie n’est que la dimension la plus facilement mesurable d’un problème beaucoup plus complexe.
La question centrale n’est pas de savoir combien de personnes un État peut accueillir, mais combien de nouveaux arrivants une civilisation peut intégrer sans perdre sa capacité à préserver et à transmettre ses propres normes, institutions et identité culturelle.
Une civilisation forte assimile les nouveaux arrivants. Une civilisation faible commence à s’adapter à eux.
La crise migratoire du XXIe siècle confronte donc le monde chrétien à une question plus fondamentale que le contrôle des frontières.
Possède-t-il encore suffisamment de confiance culturelle, de vitalité démographique et de détermination institutionnelle pour garantir que les nouvelles générations, quelles que soient leurs origines, deviennent les héritières de sa civilisation, plutôt que les simples habitantes du territoire où celle-ci existait autrefois ?
8. Le changement climatique comme catalyseur des migrations et de l’instabilité
Les forces internes qui affaiblissent le tissu civilisationnel interagissent inévitablement avec les pressions extérieures, notamment le changement climatique, l’activité solaire et les catastrophes naturelles.
Ces facteurs extérieurs peuvent agir comme des catalyseurs et accélérer brutalement les tendances déjà existantes.
Les recherches de David Kaniewski présentent des éléments reliant les conditions climatiques du Petit Âge glaciaire européen, entre 1250 et 1860, aux crises de cette période.
Une étude portant sur 140 soulèvements et révolutions a montré que les changements climatiques n’en constituaient pas la cause directe, mais agissaient comme un puissant multiplicateur des tensions existantes, augmentant le risque de conflit.
L’analyse a révélé que, durant la période la plus froide, entre 1560 et 1660, le nombre de guerres en Europe avait augmenté de 41 %, tandis que la mortalité annuelle liée aux conflits était douze fois plus élevée que durant la période précédente.
La population européenne atteignit alors son niveau le plus bas, autour de 1650.
Pendant les périodes froides, les conflits armés aggravaient les pénuries alimentaires des ménages.
Leurs conséquences sociales se retrouvent dans le conte de Charles Perrault, Le Petit Poucet, publié en 1697 après la guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688–1697) et la grande famine française de 1693–1694, qui aurait provoqué environ 1,3 million de décès supplémentaires.
Le récit illustre les conséquences de la famine à travers l’abandon des enfants par leurs parents et le thème du cannibalisme.
La Révolution française de 1789 constitue un autre exemple de la manière dont les perturbations climatiques, alimentées en partie par l’activité volcanique après l’éruption du Laki en Islande en 1783, ont intensifié les troubles sociaux.
Des conditions météorologiques extrêmes, allant de chaleurs inhabituelles et de tempêtes de grêle à de graves sécheresses et à un hiver exceptionnellement froid, ont dévasté les récoltes.
La production céréalière diminua de 20 % par rapport aux années précédentes, tandis que l’explosion des prix provoquait misère et famine à grande échelle.
À cette époque, la monarchie française traversait déjà une crise financière et politique, et son affaiblissement servait les intérêts de sa principale rivale géopolitique, la Grande-Bretagne.
La crise structurelle interne de l’État, aggravée par un choc extérieur, créa des conditions permettant à des acteurs nationaux et étrangers de mobiliser délibérément l’opposition politique et d’exploiter le chaos qui en résultait.
En ce sens, ces événements pourraient être décrits comme la première « révolution de couleur ».
Ces exemples montrent comment les changements climatiques peuvent mettre à l’épreuve la résistance des systèmes politiques et des économies.
Aujourd’hui, la dégradation de l’équilibre entre l’offre et la demande en eau constitue l’une des principales forces accélérant les transformations déjà perceptibles.
Le changement climatique est également un moteur majeur des migrations mondiales au XXIe siècle.
Les recherches de la Banque mondiale suggèrent que plus de 216 millions de personnes pourraient devenir des migrants climatiques internes dans six régions du monde d’ici 2050.
Ce chiffre comprend jusqu’à 86 millions de personnes en Afrique subsaharienne, 49 millions en Asie de l’Est et dans le Pacifique, 40 millions en Asie du Sud, 19 millions en Afrique du Nord, 17 millions en Amérique latine et 5 millions en Europe orientale et en Asie centrale.
Entre 2000 et 2014, les demandes d’asile dans les pays de l’Union européenne augmentaient lorsque les températures des régions agricoles des pays d’origine des migrants s’écartaient des 20 °C environ considérés comme optimaux pour les cultures.
Si cette tendance se poursuit, une hausse de la température mondiale de 2,6 à 4,8 °C dans un avenir prévisible pourrait entraîner 660 000 demandes d’asile supplémentaires chaque année.
Un tel scénario représenterait évidemment une catastrophe migratoire, dans laquelle les demandes d’asile officielles et les autres procédures bureaucratiques deviendraient largement dépourvues de pertinence.
Des projections climatiques plus récentes suggèrent que les seuils critiques de température pourraient être atteints plus tôt qu’on ne le pensait.
En 2026, l’Organisation météorologique mondiale estimait à 91 % la probabilité que la température moyenne mondiale près de la surface dépasse de 1,5 °C les niveaux préindustriels pendant au moins une année entre 2026 et 2030, et à 75 % la probabilité que la moyenne sur cinq ans franchisse ce seuil.
Parallèlement, des foyers persistants de migrations provoquées par le climat devraient apparaître dès 2030.
Les pressions migratoires auparavant associées principalement à la seconde moitié du XXIe siècle pourraient donc devenir importantes beaucoup plus tôt.
Aux États-Unis, les migrations climatiques devraient se produire aussi bien à l’intérieur du pays qu’à travers ses frontières.
Des projections suggèrent que le changement climatique pourrait contraindre des dizaines de millions d’Américains à quitter leur domicile, les déplacements s’orientant principalement vers le nord, en direction des Grands Lacs et de la Nouvelle-Angleterre.
Selon les recherches de New America, la montée du niveau de la mer, les chaleurs extrêmes et les sécheresses pourraient rendre des régions entières du pays inhabitables et provoquer d’importants déplacements de population vers le nord.
Dans le même temps, l’immigration vers les États-Unis subira une pression croissante liée aux conséquences du changement climatique en Amérique latine.
Ce phénomène constitue déjà un facteur majeur en Amérique centrale, particulièrement dans le Corridor sec, qui s’étend du sud du Mexique au Nicaragua et abrite environ 11,5 millions de personnes.
Dans cette région, les sécheresses prolongées alternant avec les inondations rendent l’agriculture de plus en plus imprévisible et risquée.
La crise de l’eau
La pénurie d’eau douce, l’une des ressources les plus essentielles à l’humanité, est entrée dans une phase aiguë et devient progressivement un facteur majeur des migrations mondiales.
Contrairement aux ralentissements économiques ou aux conflits armés, la crise de l’eau représente un défi de longue durée, avec des conséquences profondes pour la sécurité alimentaire, l’emploi, la croissance économique et la stabilité sociale.
Le changement climatique et l’aggravation des pénuries d’eau devraient ralentir le développement économique dans toute l’Asie centrale, principalement en raison de la diminution des rendements agricoles, de la baisse de la productivité du travail et de la pression croissante sur les ressources hydriques disponibles.
Selon l’Agence européenne pour l’environnement, environ 30 % du territoire de l’Union européenne et un tiers de sa population connaissent chaque année des pénuries saisonnières d’eau.
Une crise encore plus grave se développe en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, en Afghanistan et au Pakistan, où la diminution des ressources en eau accélère les déplacements internes de population et contribue à l’augmentation de l’émigration internationale.
L’eau devient ainsi un facteur déterminant du nouvel ordre mondial, influençant à la fois les endroits où les populations pourront vivre et les raisons qui les contraindront à partir.
Les pressions migratoires sur la Russie
Les pressions migratoires sur la Russie s’intensifient dans un contexte de déclin naturel de la population.
En 2023, le solde migratoire international s’élevait à environ 110 000 personnes.
Selon Rosstat, ce chiffre a presque quintuplé en 2024, pour atteindre environ 536 000 personnes, compensant près de 95 % de la diminution naturelle de la population du pays.
Une analyse plus détaillée de ces flux migratoires révèle une transformation fondamentale.
Dans les années 1990, les migrations étaient largement alimentées par le rapatriement de compatriotes issus des anciennes républiques soviétiques.
Au cours des décennies suivantes, cette dynamique a été remplacée par une immigration de travail à grande échelle, les ressortissants des pays d’Asie centrale représentant désormais la grande majorité des arrivées.
Entre 2000 et 2025, plus de 2,2 millions de personnes originaires du Tadjikistan, d’Ouzbékistan, du Kazakhstan et du Kirghizistan ont officiellement acquis la nationalité russe.
Parallèlement, entre 1960 et 2025, la population de l’Asie centrale a été multipliée par plus de 3,5, passant de 23,6 à 83,6 millions d’habitants.
Durant la même période, l’indice synthétique de fécondité est passé de 5,8 enfants par femme en 1960 à 3,0 en 2024.
L’âge médian de la région ne dépasse pas 25 ans, contre 40 ans dans l’ensemble de l’espace postsoviétique.
Les taux de chômage officiels en Asie centrale se situent en moyenne entre 5 % et 10 %.
Chez les jeunes, cependant, le chômage est plusieurs fois plus élevé et peut atteindre 27 %.
Ces conditions alimentent les migrations vers la Russie, particulièrement parmi les jeunes des régions provinciales, dont beaucoup quittent leur pays avant que leur vision sociale et culturelle ne se soit pleinement constituée dans leur environnement d’origine.
À l’avenir, la pénurie d’eau constituera un facteur essentiel pour évaluer l’ampleur des futures migrations climatiques vers la Russie.
Selon le New Lines Institute, la disponibilité d’eau par habitant en Asie centrale a diminué de plus de trois fois en quarante ans, passant de 8 400 à 2 500 mètres cubes par an.
Elle se rapproche ainsi du seuil de stress hydrique fixé à 1 700 mètres cubes par personne et par an.
La population régionale devrait dépasser 100 millions d’habitants d’ici 2050, tandis que le déficit global en eau pourrait encore augmenter de 25 à 30 %.
Les besoins en eau de l’agriculture devraient, à eux seuls, progresser de près de 30 % d’ici 2030.
Autrement dit, les ressources hydriques deviennent de plus en plus rares au moment même où la population augmente rapidement, créant des pressions migratoires durables susceptibles de persister pendant plusieurs décennies.
La crise est particulièrement aiguë en Ouzbékistan.
Selon le Concept de développement du secteur de l’eau du pays, son déficit hydrique total devrait passer de 3 à 7 milliards de mètres cubes d’ici 2030, puis atteindre 15 milliards en 2050.
Dans le même temps, la population ouzbèke augmente de 650 000 à 700 000 personnes chaque année et devrait dépasser 40 millions d’habitants d’ici 2030.
La croissance démographique dépasse déjà les capacités des infrastructures hydrauliques existantes.
La situation est aggravée par la forte dépendance de l’Ouzbékistan aux ressources en eau extérieures.
Environ 80 % de ses eaux de surface proviennent de fleuves transfrontaliers, principalement ceux venant du Tadjikistan et, dans une moindre mesure, du Kazakhstan.
Quelque 62,5 % du débit de l’Amou-Daria provient du Tadjikistan, tandis que la répartition des eaux du Syr-Daria dépend de la coopération avec le Kirghizistan et le Kazakhstan.
La multiplication des pénuries accroît les tensions entre les pays voisins et augmente le risque de conflits armés localisés, notamment autour du partage des ressources hydriques communes.
Des pressions similaires apparaissent dans l’ensemble de la région.
Selon les projections de la Banque mondiale, les ressources en eau disponibles au Kazakhstan pourraient passer de 90 à 76 kilomètres cubes d’ici 2030, représentant une diminution potentielle d’environ 15 %.
Au Tadjikistan, plus de 35 % de la population ne dispose déjà pas d’un accès à une eau potable sûre.
Au Kirghizistan, le niveau de stress hydrique dépasse déjà 50 % des ressources renouvelables disponibles.
Parallèlement, environ 80 % des écoulements de surface d’Asie centrale prennent leur origine au Kirghizistan et au Tadjikistan, tandis que l’Ouzbékistan, le Kazakhstan et le Turkménistan sont les plus grands consommateurs d’eau de la région.
Ce déséquilibre géographique fait de l’eau non seulement une ressource économique, mais également un enjeu géopolitique.
Il renforce l’interdépendance des pays voisins et augmente le risque de différends transfrontaliers pendant les périodes de pénurie.
Le recul accéléré des glaciers des montagnes du Tian Shan et du Pamir, qui alimentent les bassins de l’Amou-Daria et du Syr-Daria, aggrave encore le problème.
Des études internationales suggèrent que leur superficie pourrait diminuer de 30 à 50 % d’ici le milieu du siècle, réduisant potentiellement davantage le débit des fleuves précisément au moment où les besoins agricoles en eau seront les plus importants.
La crise actuelle de l’eau n’est donc pas un phénomène cyclique, mais un problème structurel de longue durée.
De l’Afrique du Nord à l’Asie centrale, une vaste ceinture d’instabilité environnementale se forme progressivement, la pénurie d’eau devenant l’un des principaux moteurs des migrations.
Dans ce contexte, la Russie détient environ 20 % des réserves mondiales d’eau douce de surface.
Des routes migratoires bien établies relient déjà l’Asie centrale à la Russie, favorisées par les régimes de circulation sans visa, un environnement linguistique partagé, des relations économiques étroites et d’importantes diasporas.
Pris ensemble, ces facteurs suggèrent que les pressions démographiques et les pénuries de ressources pourraient exposer la Russie à un afflux sans précédent de migrants originaires d’Asie centrale.
Dans ces circonstances, la gestion des migrations ne se limite plus à la régulation du marché du travail ou au contrôle des frontières nationales.
L’arrivée d’un nombre aussi important de jeunes issus de milieux culturels, religieux et ethniques différents représente un défi direct pour la résistance de l’identité nationale.
9. Le retour des dieux dans la politique mondiale
Après avoir examiné l’épuisement interne de la civilisation chrétienne et les pressions extérieures exercées par les nouvelles vagues migratoires et les transformations démographiques, nous devons maintenant considérer une autre dimension des bouleversements civilisationnels : la manière dont ces crises sont comprises et vécues sur le plan symbolique.
Lorsque les institutions familières s’effondrent, que la cohésion sociale s’affaiblit et qu’un sentiment croissant de danger fait douter de l’avenir, la religion revient.
Non seulement par le bas, comme source de réconfort, d’espoir et de salut, mais également par le haut, comme langage de mobilisation politique.
Tout au long de l’histoire, la religion a joué un rôle puissant durant les périodes de bouleversements.
Elle a parfois maintenu la cohésion d’un ordre en déclin, parfois fourni une arme idéologique à ceux qui voulaient le détruire et parfois posé les fondations institutionnelles d’un monde nouveau.
Dans son ouvrage de 1996, Le Choc des civilisations, Samuel Huntington soutenait que les conflits futurs ne se dérouleraient pas principalement le long des frontières entre États ou idéologies, mais selon des lignes de fracture civilisationnelles enracinées dans les identités religieuses et culturelles.
Comme il l’observait : « Dans le monde moderne, la religion est peut-être la force centrale qui motive et mobilise les individus. »
La politique et la géopolitique contemporaines prennent de plus en plus le caractère de guerres de religion, les dirigeants politiques recourant toujours plus fréquemment au langage religieux pour justifier leurs actions.
Pensons à George W. Bush décrivant la guerre contre le terrorisme comme une « croisade » après le 11 septembre ; aux références ouvertes de Recep Tayyip Erdoğan à l’héritage du califat ottoman ; à la consécration par Narendra Modi du temple de Ram à Ayodhya, sur l’emplacement d’une mosquée démolie ; ou encore aux références de Benjamin Netanyahu au Livre de Samuel.
Le même schéma réapparaît régulièrement dans les crises géopolitiques contemporaines : ce qui commence comme un différend politique, économique ou territorial révèle un noyau religieux dès que sont remises en question les frontières des intérêts et des sphères d’influence civilisationnelles.
Inversement, même lorsque la religion est formellement absente, l’idéologie prend souvent un caractère religieux.
Elle développe sa propre conception de l’humanité, de l’avenir, du bien et du mal ; promet le salut ; et exige la foi en une certaine vision de ce qui doit advenir.
Pour la civilisation chrétienne, ce processus se déroule sur deux fronts.
De l’extérieur vient une pression démographique croissante exercée par les populations jeunes de régions en expansion rapide et instables, dont beaucoup ne sont pas encore solidement enracinées dans une tradition civilisationnelle particulière.
Dans un contexte de déclin démographique interne, la question n’est pas tant de contrôler les frontières que de savoir comment façonner et intégrer ces nouveaux arrivants au sein de la civilisation.
Mais tandis que le monde chrétien s’efforce de défendre ses frontières extérieures, les limites mêmes de ce que signifie être humain commencent à s’estomper.
La fin du cycle de 500 ans du capital financier signifie davantage qu’une transformation économique.
Elle entraîne également un changement des élites qui façonnent notre vision de l’avenir.
Les banquiers et les détenteurs de capitaux financiers cèdent progressivement la place à ceux qui contrôlent les technologies : infrastructures de calcul, intelligence artificielle, robotique, bio-ingénierie, génétique et mégadonnées.
Mais cette nouvelle forme de pouvoir exige également une idéologie capable de justifier l’attribution à la technologie du droit d’intervenir dans la nature humaine elle-même.
Le technohumanisme émerge comme cette idéologie et, de fait, comme une nouvelle religion.
Le conflit décisif du prochain grand cycle pourrait être plus profond que les différends entre religions traditionnelles ou les luttes entre États pour les territoires et les ressources.
L’enjeu est de savoir si l’être humain, tel que le comprend la civilisation chrétienne, restera la mesure du monde nouveau.
10. Le technohumanisme comme religion du prochain grand cycle et du nouvel ordre mondial : une voie paradoxale vers le technofascisme
Pour comprendre le retour des mouvements religieux et politiques comme moyens de mobilisation des masses en période de crise systémique, il convient de rappeler le projet paneuropéen de Richard von Coudenhove-Kalergi.
Conçu en réponse à la tragédie de la Première Guerre mondiale, ce projet associait un programme politique rationnel à une vision presque religieuse et mystique.
Pour Coudenhove-Kalergi, l’Europe était davantage qu’un ensemble d’États.
Elle constituait une communauté spirituelle appelée à dépasser une époque de guerres et d’hostilité entre nations.
Son héritage chrétien et humaniste devenait une sorte d’alliance tacite, tandis que l’unité européenne était élevée au rang d’impératif moral.
Coudenhove-Kalergi imaginait l’Europe non comme une hiérarchie de puissances concurrentes, mais comme une communauté supranationale de peuples unis par la reconnaissance mutuelle de la dignité humaine et par une responsabilité commune envers la paix.
Son objectif était de développer entre les nations européennes une solidarité si profonde que la guerre entre elles deviendrait impossible.
Cette vision paneuropéenne finit par trouver son expression dans des institutions qui transformèrent l’Europe, autrefois continent de conflits récurrents, en une région de paix durable et d’interdépendance.
Pourtant, confrontées à une nouvelle époque de bouleversements mondiaux, les élites occidentales n’ont pas su préserver ce cadre moral et intellectuel.
Face à l’épuisement de l’ancien modèle de croissance, au déclin démographique, aux pressions migratoires, à l’érosion de la cohésion sociale et à la disparition d’un centre culturel commun, elles ont ajouté à leurs instruments géopolitiques, financiers et militaires traditionnels un nouveau programme quasi religieux.
Ce programme est le technohumanisme.
Le technohumanisme se présente dans le langage du progrès, du soin, de la sécurité et de l’efficacité.
Pourtant, il devient de plus en plus une nouvelle forme de discipline, de sélection et de redistribution de l’accès aux avantages.
Son paradoxe réside dans l’écart croissant entre sa promesse d’une renaissance cybernétique et l’expansion du contrôle technologique et social.
La surveillance permanente et l’exigence de transparence absolue s’étendent à tous les aspects de la vie publique et privée.
L’espace disponible pour la vie privée et le secret se réduit, tout comme les marges d’incertitude et les ambiguïtés qui permettent aux individus d’exister en dehors des protocoles prescrits.
La liberté de choisir, de prendre des risques, d’exercer sa propre volonté et d’assumer la profonde responsabilité existentielle inhérente à la condition humaine se réduit également.
Là où les mouvements religieux et politiques traditionnels mobilisent les individus par la foi, le sacrifice et l’identité collective, le technohumanisme cherche à devenir l’idéologie dominante du prochain grand cycle.
Il remet en question la conception chrétienne de la place et de la finalité de l’être humain.
Il prive progressivement les individus de leur capacité d’action, de la signification de leurs expériences singulières, de la profondeur de leur vie intérieure et de leur aptitude à effectuer des choix existentiels fondamentaux, autant d’éléments essentiels de l’éthique chrétienne.
Les êtres humains sont réduits à des objets intégrés dans de vastes systèmes technologiques et sociaux gouvernés par des algorithmes.
Ces systèmes ressemblent à d’énormes quasi-organismes dont l’intelligence artificielle constitue le « système nerveux ».
La régulation numérique comme prochaine étape du capitalisme mondial
L’économie mondiale connaît une transmission générationnelle particulière dans la propriété et le contrôle du capital.
Les « pères », la génération de Reagan, Thatcher et Friedman, défendaient la déréglementation, l’ouverture des marchés et la libre circulation des capitaux.
Leurs « enfants », la génération des plateformes numériques, représentée par Schmidt, Ellison, Thiel et Altman, promeuvent la régulation numérique, le contrôle algorithmique des comportements, l’intelligence artificielle, la notation sociale et les écosystèmes intégrés de plateformes.
L’apparente contradiction entre les « pères » et leurs « enfants » n’est précisément qu’une illusion.
Le libre-échange a donné naissance à des monopoles mondiaux qui dépendent désormais d’un contrôle toujours plus étroit des consommateurs, des travailleurs et des citoyens pour préserver leur position.
La régulation numérique n’est donc pas une rupture avec l’ancien capitalisme, mais sa prochaine étape de développement.
La notation sociale, la surveillance généralisée à partir de sources ouvertes (OSINT) et les évaluations de solvabilité transforment les comportements individuels en critères d’accès aux possibilités économiques et aux ressources.
Sous la gestion algorithmique, les travailleurs reçoivent leurs instructions de systèmes informatiques et peuvent même être licenciés automatiquement par l’intermédiaire de contrats intelligents.
Les rentes prélevées par les plateformes numériques ressemblent à une forme moderne de tribut féodal.
Les monnaies numériques des banques centrales, avec leur capacité potentielle à imposer des restrictions programmables, pourraient transformer la monnaie, d’instrument universel d’échange, en outil de contrôle ciblé.
Les écosystèmes numériques fermés créent des environnements dans lesquels quitter une plateforme peut signifier devenir socialement et économiquement invisible.
La régulation numérique n’est donc ni une correction des défaillances du marché libre ni une « socialisation » du capitalisme, comme elle est parfois présentée dans le discours libéral.
Il s’agit du même pouvoir du capital, prenant une nouvelle forme technologique.
Les « pères » ont assuré la liberté du capital en déréglementant les États.
Les « enfants » consolident ces acquis en réglementant les individus au moyen des technologies numériques.
Le relais a été transmis, mais le trophée reste entre les mêmes mains.
Les quatre courants du projet posthumain
Le technohumanisme n’est pas une doctrine unique et homogène.
Il regroupe plusieurs écoles de pensée, chacune proposant une réponse différente à la question : que deviendra l’humanité ?
Le transhumanisme cherche à pousser jusqu’à leurs limites extrêmes les capacités de l’être humain telles que les conçoit la philosophie des Lumières : rationalité, capacité d’action, aptitudes physiques et puissance cognitive.
Dans Superintelligence (2014), Nick Bostrom avertit des risques associés à une intelligence artificielle dépassant l’intelligence humaine, sans pour autant remettre en question la poursuite de la superintelligence elle-même.
Ray Kurzweil, dans The Singularity Is Near (2005), envisage la fusion de l’homme et de la machine, la conquête de la mort et le dépassement des limites biologiques.
Dans son manifeste Transhumanism: Toward a Futurist Philosophy (1990), Max More expose la conviction centrale du mouvement : l’humanité est un projet qui peut, et doit, être amélioré.
Le posthumanisme va plus loin en contestant la position privilégiée de l’humanité.
Dans A Cyborg Manifesto (1985), Donna Haraway situe les êtres humains au sein d’un réseau non hiérarchique de relations avec les animaux, les objets et les systèmes technologiques.
Rosi Braidotti, dans The Posthuman (2013), et Cary Wolfe, dans What Is Posthumanism? (2010), déconstruisent systématiquement la hiérarchie anthropocentrique héritée de la Renaissance.
L’antihumanisme considère l’humanité comme une présence contingente et relativement insignifiante dans l’univers.
Quentin Meillassoux et Ray Brassier, ce dernier notamment dans Nihil Unbound (2007), tirent de cette position des conclusions ontologiques radicales : le cosmos est indifférent à l’humanité, et le sens n’existe que dans la mesure où les êtres humains le projettent sur le monde.
Mais le projet le plus ambitieux et le plus dangereux provient d’un cercle de pensée de plus en plus associé au technofascisme.
Il ne reproduit ni les symboles ni la rhétorique du fascisme historique.
Il adapte plutôt sa logique de contrôle et ses méthodes de gouvernement à l’environnement numérique, rendant l’autoritarisme et la surveillance généralisée moins visibles, mais plus profondément intégrés à la vie quotidienne.
Les recherches et les observations empiriques révèlent des parallèles entre le fascisme historique et le technofascisme, malgré les transformations de ce dernier et ses différences apparentes avec son prédécesseur.
1. Le leadership et le culte de la personnalité. L’autorité centrale du chef est remplacée par la gouvernance algorithmique et le pouvoir des entreprises technologiques, qui fonctionnent comme des « dirigeants invisibles ».
2. La répression de la dissidence. Là où le fascisme historique s’appuyait sur la censure et la terreur, le technofascisme affaiblit la capacité d’action individuelle et collective au moyen des recommandations algorithmiques et de la modération des contenus. Ces mécanismes façonnent les perceptions et influencent les consciences, créant un état de confusion publique administrée.
3. Le nationalisme et la création d’ennemis. La rhétorique nationaliste consistant à désigner un ennemi commun cède la place à la segmentation des publics, aux bulles informationnelles et aux divisions sociales cultivées par une propagande ciblée.
4. Le corporatisme et la fusion des intérêts de l’État et des entreprises. On en trouve un parallèle direct dans le rapprochement croissant entre les gouvernements et les grandes entreprises technologiques, renforcé par la position de plus en plus monopolistique des plateformes de la Big Tech, notamment dans les industries de défense, les services de renseignement et les activités policières.
5. Le militarisme et la coercition. La glorification de la force et la contrainte ouverte sont remplacées par la normalisation de la surveillance de masse, la manipulation des comportements et des formes plus subtiles de coercition. La commodité, la facilité d’utilisation et la personnalisation obligatoire des services numériques deviennent des moyens d’encourager la conformité.
6. De la violence ouverte à l’exclusion administrative. La répression manifeste se transforme en procédures apparemment transparentes d’élimination sociale. Les camps de concentration cèdent la place à l’isolement numérique et au bannissement invisible ; les propagandistes d’État sont remplacés par des flux personnalisés sur les réseaux sociaux ; les organisations paramilitaires par des algorithmes façonnant silencieusement l’opinion publique.
Les méthodes ont peut-être changé, mais l’objectif sous-jacent reste largement le même : la subordination stricte des groupes sociaux ainsi que des intérêts collectifs et individuels à une « finalité supérieure ».
Les barons de la Silicon Valley
Un cercle intellectuel s’est constitué autour de Peter Thiel, cofondateur de PayPal, fondateur de Palantir et investisseur précoce dans Facebook.
Ce cercle a fait entrer les débats technologiques dans le domaine de l’eschatologie.
Thiel est connu pour son argument selon lequel la liberté et la démocratie seraient incompatibles.
S’appuyant sur l’œuvre de René Girard, il invoque fréquemment des images chrétiennes et apocalyptiques, parle de l’Antéchrist et présente la stagnation comme une catastrophe spirituelle.
Alex Karp, directeur général de Palantir, défend l’idée d’une alliance entre la technologie et l’État pour protéger la civilisation occidentale.
Curtis Yarvin, philosophe particulièrement influent parmi les jeunes responsables de la Maison-Blanche et ceux de ce qu’on appelle l’« État profond », préconise de remplacer la démocratie par une monarchie d’entreprise et de « redémarrer » le gouvernement sur le modèle d’une start-up dirigée par un PDG.
Nick Land préconise l’accélération des processus capitalistes et technologiques jusqu’à la désintégration de l’ordre existant, considérant l’humanité comme une simple étape transitoire vers une intelligence non humaine.
Ce qui distingue ce cercle intellectuel est la ferveur presque religieuse entourant ses programmes technologiques et sociaux.
Ses membres utilisent le langage biblique, les images manichéennes de la lutte entre la Lumière et les Ténèbres ainsi que le symbolisme des œuvres de Tolkien.
Palantir tire son nom des « pierres de vision » du Seigneur des anneaux, tandis qu’Anduril porte celui de l’épée d’Aragorn.
Politiquement, cette vision du monde place le progrès technologique rapide et l’efficacité des entreprises au-dessus des processus démocratiques, tout en acceptant des hiérarchies sociales rigides et le contrôle numérique comme des moyens nécessaires pour surmonter la crise mondiale.
Poussée jusqu’à sa conclusion logique, cette conception revient à démanteler l’État en tant que cadre historique de la vie politique.
L’État, avec ses lois, ses frontières, ses institutions publiques, sa souveraineté fiscale et son monopole de l’usage légitime de la force, en vient à être considéré comme un obstacle aux entreprises opérant à l’échelle mondiale.
À sa place émergent des villes administrées par des entreprises, des « États-réseaux » et des juridictions privées dont la légitimité repose sur l’efficacité économique et administrative.
Il s’agit d’une modernisation à rebours : un recul de la souveraineté westphalienne, de l’État wébérien et de l’idéal de citoyenneté des Lumières vers des formes prémodernes d’organisation politique revêtues d’un habillage technologique avancé.
Comme le soutient Wendy Brown dans Undoing the Demos (2015), la rationalité néolibérale transforme le citoyen en capital humain.
Le projet des États d’entreprise conduit cette logique à son aboutissement institutionnel ultime.
Le danger réside dans les milliards de dollars qui soutiennent ce projet, dans l’accès direct aux individus que permettent les plateformes numériques et dans ses liens avec les plus hauts niveaux du gouvernement américain.
Il ne s’agit plus simplement d’une provocation intellectuelle.
C’est désormais un programme institutionnel qui remet en cause l’idée même de vie publique et de participation politique à travers les institutions collectives.
11. La menace de perdre notre humanité
Pour la civilisation chrétienne, le technohumanisme représente un défi plus radical que tous ceux auxquels elle a été confrontée jusqu’à présent.
L’islam, le judaïsme et le bouddhisme proposent des réponses différentes à la question de ce que signifie être humain, mais tous reconnaissent la pertinence de cette question.
Le technohumanisme, particulièrement dans sa forme technofasciste, apporte une autre réponse : l’humanité est un problème qu’il convient de résoudre par son amélioration, sa déconstruction ou son remplacement.
C’est ici que se situe la véritable ligne de front du conflit religieux actuel.
D’un côté, ceux qui croient que les êtres humains ont été créés à l’image de Dieu.
De l’autre, ceux qui les considèrent comme des interfaces temporaires pour les algorithmes, une matière première biologique dont pourrait émerger le posthumain.
Dans ce contexte, les anciennes querelles entre confessions religieuses commencent à ressembler à des disputes familiales dans une maison en flammes.
Ce nouvel adversaire ne se limite pas à des spéculations universitaires.
Il crée des entreprises, contrôle les données et finance des projets politiques.
Le programme transhumaniste est déjà mis en pratique à travers une transformation silencieuse et diffuse de la vie quotidienne, que la plupart des individus ne reconnaissent même pas comme un changement fondamental de la nature de l’existence humaine.
Sur le plan physique, cette transformation prend la forme d’interventions sur la reproduction humaine, de modifications génétiques des embryons et de méthodes artificielles de reproduction.
Parallèlement, la compétition et les conflits entre hommes et femmes sont délibérément encouragés.
L’une des manifestations de cette évolution est l’aversion croissante envers l’idée même d’intimité physique : d’abord à travers sa disponibilité permanente, puis par la normalisation de formes toujours plus extrêmes de permissivité sexuelle, et finalement par sa virtualisation complète.
Les entrepreneurs des médias et les influenceurs jouent un rôle actif dans la création et la diffusion de contenus qui éloignent les hommes et les femmes les uns des autres.
Ils utilisent des récits clivants, une rhétorique émotionnellement chargée et des oppositions simplistes pour provoquer des réactions fortes, attiser les tensions entre groupes et accroître leur audience.
Les algorithmes des réseaux sociaux, qui récompensent les contenus suscitant un fort engagement, amplifient considérablement ces effets.
La généralisation des applications de rencontre aggrave le problème en transformant les attitudes envers le mariage et les relations sexuelles et en contribuant à leur marchandisation.
Ensemble, ces formes de communication médiatique renforcent l’isolement social et idéologique des jeunes hommes et des jeunes femmes, érodent la confiance mutuelle et aggravent les problèmes sociaux et démographiques existants.
Ces transformations se produisent plus rapidement que les philosophes, les législateurs et les spécialistes de bioéthique ne peuvent y répondre, et deviennent progressivement la norme.
Les générations élevées avec les smartphones ne se rendent plus compte de l’ampleur des changements intervenus dans leur existence.
Ce que Francis Fukuyama appelait le « Facteur X », ce fondement insaisissable de la dignité propre à l’être humain, commence à s’éroder.
Le triomphe du transhumanisme et des élites technologiques, combiné à la crise des religions traditionnelles, pourrait radicalement transformer la structure des États et la place des êtres humains en leur sein dans un avenir proche.
Le scénario américain
À la lumière de l’analyse précédente de l’idéologie et des principes directeurs des élites technologiques américaines et britanniques, nous pouvons désormais esquisser ce à quoi pourrait ressembler la société américaine si les idées transhumanistes étaient pleinement réalisées.
En s’appuyant sur les hypothèses de Yuval Noah Harari, Jamie Susskind, Frank Pasquale et Shoshana Zuboff, une telle société pourrait être caractérisée par cinq grandes caractéristiques.
1. La privatisation de la sphère publique. Les réseaux sociaux remplaceront les espaces publics communs de débat. La modération des contenus se substituera aux tribunaux pour déterminer les limites de la liberté d’expression, tandis que les scores de crédit et les évaluations algorithmiques remplaceront progressivement les garanties sociales. Le débat public se fragmentera en millions de conversations étroitement spécialisées.
2. L’opacité algorithmique. Les décisions affectant des millions de vies, du recrutement à l’octroi de crédits, en passant par l’accès à l’information et la justice pénale, seront prises par des algorithmes protégés au titre du secret commercial. Les citoyens seront privés du « droit à une explication ». Comme le soutient Frank Pasquale, ils vivront dans une société de la boîte noire, où les décisions seront prises par des systèmes qu’ils ne pourront pas comprendre, tandis que la transparence sera exigée des citoyens, mais pas des entreprises.
3. La stratification biométrique et cognitive. L’accès aux services, à la liberté de déplacement, à l’information et même à la reconnaissance sociale dépendra des données collectées par les entreprises. Une forme de « biopolitique du secteur privé » émergera, dans laquelle le corps et l’esprit humains deviendront des sources de rente économique.
4. L’érosion des fondements de la démocratie. La désintégration d’un environnement informationnel partagé rendra le débat démocratique rationnel de plus en plus impossible. La pertinence remplacera la vérité, et l’engagement prendra la place des faits.
5. Une nouvelle forme de capture de la régulation. L’État ne sera plus simplement corrompu par les groupes de pression : il deviendra fonctionnellement dépendant des plateformes privées pour assumer ses propres responsabilités, notamment la fiscalité, la sécurité et les recensements. Plus sa dépendance aux infrastructures numériques privées sera profonde, plus il deviendra difficile de réglementer les entreprises qui les contrôlent sans perturber des fonctions administratives et des infrastructures essentielles.
Le scénario chinois : la fourmilière numérique
Dans le discours public occidental, le modèle émergent de l’État numérique chinois est souvent réduit à des images orwelliennes de « Big Brother » ou de « camp de concentration numérique ».
Dans les milieux universitaires, cette approche est toutefois considérée comme méthodologiquement contestable, car elle néglige à la fois la logique interne de la tradition politique chinoise et la capacité d’adaptation de son système de parti-État.
D’éminents spécialistes de la Chine et politologues ont proposé d’autres cadres conceptuels, notamment le « léninisme cybernétique », la résilience autoritaire par l’innovation et l’« autoritarisme fragmenté 2.0 ».
L’essence de ce modèle n’est pas une répression totale recherchée pour elle-même, mais la création d’un système cybernétique de gouvernement dans lequel la technologie sert à optimiser l’administration, renforcer la légitimité et prévenir l’instabilité avant même qu’elle n’apparaisse.
La différence fondamentale entre les modèles chinois et américain réside dans le rôle des données.
Aux États-Unis, les données sont devenues principalement un actif commercial pour les plateformes numériques.
En Chine, elles constituent à la fois une ressource économique et un instrument du pouvoir étatique, de la sécurité nationale et de la « lisibilité » administrative de la société.
Les grandes entreprises technologiques telles qu’Alibaba, Tencent, Huawei et Baidu conservent une autonomie commerciale, mais opèrent dans un système politique capable d’imposer des limites strictes à cette liberté.
Le modèle présente cinq caractéristiques principales.
1. La légitimité par les résultats. L’absence d’alternance électorale est compensée par des résultats démontrables : croissance économique, développement des infrastructures, sécurité publique et qualité des services. Les technologies numériques permettent à l’État de mesurer et de mettre en valeur ces réalisations en permanence.
2. La gouvernance prédictive. Les mégadonnées ne servent pas seulement à réagir aux événements une fois qu’ils se sont produits, mais aussi à identifier précocement les risques sociaux, économiques et épidémiologiques émergents.
3. L’autoritarisme adaptatif. Les retours d’information recueillis grâce à la surveillance des réseaux sociaux, aux plaintes des citoyens et aux expérimentations politiques locales permettent aux autorités d’ajuster leurs politiques sans risquer un changement de régime. Jessica Teets qualifie cette capacité de consultation limitée d’« autoritarisme consultatif ».
4. La gouvernance par les infrastructures. Les règles sont de plus en plus directement intégrées dans l’environnement numérique au moyen de la vérification d’identité, de l’accès aux services, des procédures automatisées et des systèmes de notation. Les comportements sont réglementés non seulement par la sanction, mais par l’architecture même du système.
5. Le double statut du citoyen. Les individus deviennent simultanément des sujets de surveillance, des sources de données et des bénéficiaires de services numériques pratiques. Le contrôle s’accompagne du confort, tandis que les restrictions de l’autonomie personnelle s’accompagnent d’un sentiment d’efficacité gouvernementale.
C’est ce qui distingue la « fourmilière numérique » chinoise : la technologie ne concurrence pas l’État, mais renforce sa capacité à surveiller, anticiper et orienter la société.
Alors que le scénario américain mène vers la privatisation de certaines formes d’autorité publique, le modèle chinois concentre cette autorité entre les mains de l’État grâce à la technologie.
12. L’unité chrétienne face au technofascisme
Face à une force capable de remplacer la conception chrétienne de la personne humaine par un modèle posthumain contrôlable, les divisions habituelles au sein du christianisme commencent à perdre leur importance passée.
L’époque exige la sobornost : un esprit d’unité et d’action collective consacré à la préservation de la conception chrétienne de ce que signifie être humain.
La sobornost chrétienne, du grec katholikos signifiant « universel » ou « relatif au tout », peut être comprise comme une forme particulière de communion spirituelle et d’unité.
Les individus, les communautés, les paroisses et les monastères sont liés non seulement entre eux, mais aussi, par la foi, la tradition et les sacrements, à l’Église à travers l’espace et le temps.
Les croyants de Moscou, de New York ou du mont Athos appartiennent au même Corps du Christ.
Ce lien repose sur la croyance en l’unité fondamentale de l’humanité dans le Christ, qui « des deux n’en a fait qu’un, et a renversé le mur de séparation qui les divisait » (Éphésiens 2:14).
Peut-être la crise actuelle appelle-t-elle un nouvel acte d’unité conciliaire chrétienne, d’une ampleur inédite depuis plus de 1 200 ans.
Les conciles œcuméniques furent convoqués lorsque l’Église se trouvait confrontée à des enseignements remettant en cause les fondements mêmes de la foi et exigeant une réponse commune.
Les controverses théologiques des premiers siècles du christianisme contraignirent l’Église à formuler ses doctrines avec une précision exceptionnelle pour répondre aux hérésies émergentes.
Le principe directeur des décisions conciliaires avait déjà été établi par les Apôtres : « Il a paru bon au Saint-Esprit et à nous » (Actes 15:28).
L’ère technologique confronte-t-elle l’Église à des questions d’une ampleur comparable ?
Et le technohumanisme pourrait-il être l’hérésie du XXIe siècle ?
Dans ses formes les plus extrêmes, le technohumanisme propose de modifier la biologie humaine, de surmonter les limites du corps, d’intervenir sur la conscience, d’allonger radicalement la durée de la vie humaine et, finalement, de séparer la personne de son fondement physique naturel.
Autrement dit, il cherche à séparer l’esprit du corps, ce qui dépasse le pouvoir humain.
Les premiers conciles œcuméniques se sont penchés sur la nature du Christ.
Un nouveau concile devrait défendre la compréhension même de ce que signifie être humain.
Les signes d’une mobilisation spirituelle
Il existe déjà des éléments empiriques montrant que les sociétés chrétiennes conservent une capacité de mobilisation collective.
Malgré la tendance de long terme à la sécularisation, les dernières années ont été marquées par une croissance soutenue de l’intérêt pour le christianisme, particulièrement parmi les jeunes générations.
Ce phénomène ne concerne pas seulement les pays orthodoxes, mais aussi les sociétés traditionnellement catholiques et protestantes.
Aux États-Unis, où le discours dominant affirmait depuis plusieurs décennies que les jeunes abandonneraient inévitablement l’Église, des signes de changement important apparaissent.
Prenons un seul exemple : la cérémonie commémorative en hommage à Charlie Kirk, à Phoenix, en Arizona, a attiré des dizaines de milliers d’Américains, les organisateurs faisant état d’au moins 200 000 inscriptions.
Le 26 septembre 2026, le pape Léon XIV a présidé une messe solennelle sur la place de la Concorde à Paris, en présence de 800 000 pèlerins.
À Moscou, la procession orthodoxe organisée à l’échelle de la ville a rassemblé 40 000 participants en 2025, puis 100 000 en 2026.
À Saint-Pétersbourg, la procession religieuse dédiée à Alexandre Nevski a réuni environ 90 000 personnes en septembre 2026.
Aujourd’hui, on compte environ 2,3 milliards de chrétiens dans le monde, soit près de trois habitants de la planète sur dix.
Le christianisme demeure une religion mondiale.
Mais le christianisme peut-il survivre en tant que civilisation face à ces nouveaux défis ?
Peut-il unir différents peuples, défendre une conception commune de l’humanité et créer un monde dans lequel cette conception serait protégée non seulement par les paroles, mais également par l’organisation même de la société et la manière dont la vie est vécue ?
13. Les fondements civilisationnels de la Russie : entre la Troisième Rome et la synthèse eurasiatique
La Russie entre dans ce nouveau conflit civilisationnel avec sa propre tradition historique, qui a commencé à se former bien avant la christianisation des terres slaves orientales.
La tradition millénaire de l’État russe fait remonter ses origines au milieu du IXe siècle.
Même avant l’adoption du christianisme, la Rus’ était loin de n’être qu’un ensemble périphérique de tribus.
Elle constituait l’une des plus grandes entités politiques d’Europe, contrôlant d’importantes routes commerciales et voies fluviales et jouant un rôle actif et indépendant dans les affaires internationales.
C’est toutefois le baptême de la Rus’ en 988 qui fit entrer le pays dans la sphère culturelle et religieuse de l’Empire romain d’Orient.
Après la chute de Constantinople, ce lien trouva son expression dans une déclaration qui allait façonner pendant des siècles la conscience que la Russie avait d’elle-même :
« Deux Romes sont tombées, la troisième se tient debout, et il n’y en aura pas de quatrième. »
Moscou fut alors considérée non seulement comme la capitale d’un État, mais comme la gardienne d’une forme particulière de civilisation chrétienne.
Au XIXe siècle, cette idée acquit une dimension philosophique plus profonde.
Les slavophiles opposèrent la sobornost, c’est-à-dire l’unité spirituelle et communautaire, à l’individualisme occidental, tandis que Nikolaï Danilevski décrivait la Russie et le monde slave comme un type historico-culturel distinct.
Mais c’est Dostoïevski qui donna à cette idée son expression la plus puissante et, simultanément, la plus universelle.
Dans son discours de 1880 en hommage à Pouchkine, Dostoïevski évoqua la capacité du peuple russe à la « réceptivité universelle » :
« Devenir un véritable Russe, devenir pleinement russe, cela signifie peut-être seulement […] devenir le frère de tous les hommes, un homme universel. »
Dans cette vision, l’idée russe ne se limite pas à l’appartenance ethnique.
Au contraire, son essence réside dans la capacité à accueillir l’expérience des autres sans perdre sa propre identité et à unir différents peuples autour d’une compréhension commune de la condition humaine.
Dans son Journal d’un écrivain de 1873, Dostoïevski écrivait également :
« L’orthodoxie n’a-t-elle pas seule conservé l’image divine du Christ dans toute sa pureté ? Et peut-être la mission principale du peuple russe, celle que Dieu lui a confiée, consiste-t-elle simplement à préserver en lui cette image divine du Christ dans toute sa pureté et, lorsque le moment viendra, à la révéler au monde. »
Ailleurs dans la même œuvre, il observait :
« On dit que le peuple russe connaît mal l’Évangile, qu’il ignore les principes fondamentaux de sa foi. C’est certainement vrai, mais il connaît le Christ et le porte dans son cœur depuis des temps immémoriaux. »
La même idée traverse Les Démons, Les Frères Karamazov et Le Journal d’un écrivain.
Dans « La Légende du Grand Inquisiteur », Dostoïevski pose une question fondamentale : l’humanité est-elle prête à abandonner sa liberté en échange de pain, de sécurité et de la possibilité d’échapper au fardeau du choix ?
C’est précisément pourquoi la confrontation de Dostoïevski avec la perspective d’une future « fourmilière humaine infaillible » résonne si directement avec l’époque du technohumanisme.
Celui-ci promet également confort, prévisibilité et libération du risque, mais au prix de l’abandon d’un nombre croissant de décisions à un système impersonnel.
La pensée russe, toutefois, n’a jamais été uniforme.
Konstantin Leontiev voyait le salut dans l’ordre hiérarchique de la tradition romaine orientale.
Vladimir Soloviev le recherchait dans l’unité totale et la réconciliation entre l’Orient et l’Occident.
Nikolaï Berdiaev comprenait le destin de la Russie dans des termes religieux universels.
Même le communisme soviétique, soutenait Berdiaev, pouvait être interprété comme une expression transformée du messianisme russe.
La religion avait été rejetée, mais la doctrine universelle, la croyance en une mission historique et l’ambition de transformer le monde étaient demeurées.
Depuis 1991, l’identité russe a été façonnée par plusieurs traditions qui se superposent : chrétienne orthodoxe, impériale, soviétique et eurasiatique.
Les penseurs eurasistes Nikolaï Troubetskoï et Piotr Savitski concevaient la Russie comme une civilisation à part entière, irréductible aussi bien à l’Europe qu’à l’Asie.
Cette tradition intellectuelle s’est ensuite développée dans différentes directions, de l’eurasisme géopolitique au concept de « Russie-île » de Vadim Tsymbourski, qui met l’accent non sur l’expansion territoriale, mais sur la consolidation du cœur civilisationnel propre à la Russie.
Plusieurs caractéristiques durables distinguent le modèle russe.
La première est le pluralisme religieux.
Historiquement, la Russie a englobé le christianisme orthodoxe, l’islam, le bouddhisme et le judaïsme, tout en conservant un noyau culturel chrétien orthodoxe.
La deuxième est la combinaison d’un État fort et de traditions communautaires.
L’autorité hiérarchique de l’État a toujours coexisté avec des formes horizontales d’organisation sociale : la sobornost, les communes villageoises, les zemstvos — organes d’autonomie locale — et les artels.
La troisième est l’universalisme.
La Russie s’est rarement pensée uniquement comme une civilisation préoccupée par sa sphère d’influence immédiate.
La Troisième Rome, la vision dostoïevskienne de la fraternité universelle, la révolution mondiale, l’eurasisme et l’idée d’un monde multipolaire constituent des projets très différents, mais chacun dépasse les frontières de la nation.
Le rôle potentiel de la Russie dans le conflit civilisationnel émergent pourrait donc consister à préserver ses propres fondements tout en les utilisant pour réunir différents peuples et différentes traditions.
Dostoïevski exprima cette idée en ces termes :
« Le destin du peuple russe est incontestablement européen et universel. »
Au XXIe siècle, cette vision pourrait acquérir une signification nouvelle.
La Russie pourrait chercher à s’appuyer sur son héritage chrétien et eurasiatique pour créer une plateforme commune destinée à ceux qui refusent de voir l’être humain réduit à une matière première destinée à la transformation technologique.
La civilisation russe comporte de nombreuses strates historiques : la tradition Moscou-Constantinople, l’héritage impérial de Saint-Pétersbourg, le projet soviétique de modernisation et la recherche postsoviétique d’une nouvelle identité.
Cela fait de la Russie une civilisation traversée par des contradictions internes, mais lui donne également un éventail exceptionnellement large de ressources historiques dans lesquelles puiser.
Tout au long de son histoire, la Russie a apporté différentes réponses à une même question fondamentale : quelle est la finalité d’une grande puissance politique et territoriale ?
Ses formes de gouvernement et ses fondements idéologiques ont changé, mais une ambition universaliste a perduré : le désir de proposer au monde non seulement un ordre politique particulier, mais aussi une vision du sens de l’histoire.
La force du projet russe réside donc avant tout dans le domaine des idées et des valeurs, dans les questions qu’il pose concernant l’humanité, la vérité, la liberté et les limites du pouvoir.
L’expérience russe de l’accueil d’autres cultures sans perte de son noyau civilisationnel
La capacité d’une civilisation à intégrer de nouveaux arrivants ne dépend pas uniquement de la tolérance.
La solidité de ses propres fondements culturels et la clarté des conditions dans lesquelles les nouveaux arrivants deviennent membres de la société sont tout aussi importantes.
L’histoire russe offre un exemple particulier de cette approche.
À partir du XVIe siècle, l’expansion territoriale confronta la Russie au défi de gouverner une immense diversité religieuse et ethnique.
Contrairement aux grands empires coloniaux maritimes, la Russie ne pouvait pas maintenir une séparation durable entre son centre métropolitain et les territoires nouvellement acquis au moyen des océans ou de frontières raciales clairement définies.
Différents peuples furent au contraire directement incorporés au tissu d’un État unique.
Le modèle russe n’a jamais reposé sur une uniformité culturelle complète.
Après la conquête de Kazan et d’Astrakhan, des membres de la noblesse turcique intégrèrent l’élite moscovite.
Ils furent ensuite rejoints par des populations issues de la République des Deux Nations polono-lituanienne, des territoires finlandais et baltes, ainsi que de nombreuses autres régions qui furent intégrées à l’empire à différentes époques.
Les spécialistes étrangers arrivés en grand nombre à partir du XVIIIe siècle devinrent également partie intégrante du projet russe au sens large, sans abandonner leurs propres identités culturelles.
Les architectes italiens Fioravanti, Rastrelli et Rossi créèrent des bâtiments aujourd’hui considérés comme des symboles caractéristiques de la Russie elle-même.
Un épisode révélateur concerne l’amiral Nikolaï Karlovitch Krabbe, qui dirigeait le ministère de la Marine de l’Empire russe sous Alexandre II.
Lorsque l’amiral apprit que certaines personnes le traitaient d’« Allemand » dans son dos, il répondit :
« Mon Dieu ! Comment pourrais-je être allemand ? Mon père était un Finlandais de pure souche, ma mère était moldave et je suis né à Tiflis, dans le quartier arménien. Mais j’ai été baptisé dans la foi orthodoxe. Cela fait donc de moi un véritable Russe ! »
Cette anecdote illustre un paradoxe caractéristique de la Russie : l’identité russe ne se définit pas par l’ascendance ethnique, mais par l’appartenance culturelle, religieuse et politique.
L’ouvrage de Nikolaï Manvelov, Sous le pavillon de Saint-André : les officiers russes au service de leur patrie, offre un portrait comparable de l’amiral :
« Krabbe était remarquablement accessible ; les visiteurs pouvaient entrer dans son bureau sans être annoncés. Il était orthodoxe et russe jusqu’à la moelle des os, avec toutes les vertus et tous les défauts caractéristiques de notre nation. »
L’accueil des réfugiés politiques et la protection des coreligionnaires orthodoxes occupent une place particulière dans cette histoire.
Les Grecs, les Bulgares, les Serbes, les Géorgiens, les Arméniens et d’autres communautés orthodoxes originaires de l’Empire ottoman reçurent des terres, des privilèges et des possibilités d’autonomie communautaire.
Les colons allemands arrivés au XVIIIe siècle établirent des colonies agricoles dans la région de la Volga, en Crimée et en Nouvelle-Russie, devenant une partie intégrante de l’économie impériale.
Les relations avec la population juive, malgré toute leur complexité, illustrent un autre aspect de cette approche.
En 1780, Catherine II ordonna que tous les Juifs soient inscrits soit dans la catégorie des marchands, soit dans celle des bourgeois urbains, avec les mêmes droits que les membres chrétiens de ces catégories sociales.
Cela représentait, de fait, une forme d’émancipation juridique au sein d’une société féodale.
Ce décret remettait en cause non seulement les usages polonais, mais aussi les traditions séculaires du droit de Magdebourg, qui avaient interdit aux Juifs d’intégrer les corporations artisanales et marchandes.
Avec plusieurs siècles d’avance sur le reste du monde, la Russie aurait, selon l’auteur, développé dès 1880 une législation si favorable aux Juifs que les sujets russes représentaient alors plus de la moitié de la population juive mondiale, soit 4,8 % des habitants de l’empire.
Plutôt que d’abolir les communautés juives en tant qu’entités culturelles distinctes, l’empire chercha à les intégrer à son système administratif et à son organisation par ordres sociaux.
Il préserva la communauté juive comme une composante reconnue de la société impériale, lui offrit des possibilités de développement économique et culturel et adapta les règles la régissant en réponse aux pressions extérieures.
Pendant ce temps, les Juifs d’Europe occidentale subissaient persécutions, restrictions de droits et exclusion sociale.
En 1290, les Juifs furent expulsés d’Angleterre, et une vie communautaire juive organisée ne fut rétablie qu’au milieu du XVIIe siècle.
Jusqu’à la fin du XIVe siècle, les monarques français expulsèrent à plusieurs reprises les Juifs, puis autorisèrent leur retour, souvent après avoir confisqué leurs biens.
Fait remarquable, la très débattue « question juive » demeure aujourd’hui un sujet profondément controversé en Occident, particulièrement depuis l’escalade du conflit au Moyen-Orient à la fin de 2023.
En 2024, l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne (FRA) publia les résultats d’une enquête menée auprès de près de 8 000 personnes juives dans treize pays de l’Union européenne.
Environ 80 % des personnes interrogées déclaraient que l’antisémitisme avait augmenté dans leur pays au cours des cinq années précédentes.
Le nombre d’incidents antisémites recensés a également fortement augmenté aux États-Unis et en Europe.
Aux États-Unis, l’Anti-Defamation League a enregistré 9 354 incidents impliquant des agressions, du harcèlement ou des actes de vandalisme antisémites en 2024, soit une augmentation de 893 % par rapport à dix ans auparavant.
En France, le ministère de l’Intérieur a recensé 646 incidents antisémites entre janvier et juin 2025, soit une augmentation de 112,5 % par rapport à la même période en 2023.
L’Observatoire de l’antisémitisme espagnol a enregistré une hausse de 321 % des incidents en 2024 par rapport à 2023.
En Allemagne, le réseau de signalement RIAS a documenté 8 627 incidents en 2024, soit près de 77 % de plus que l’année précédente.
Au Royaume-Uni, le Community Security Trust a recensé 4 103 incidents en 2023, le chiffre le plus élevé depuis le début de ses statistiques.
À l’inverse, ni l’Empire russe ni la Russie moderne n’auraient connu, selon l’auteur, d’incidents d’une ampleur comparable.
Et dans la Russie actuelle, la vue d’une personne portant une kippa ne suscite guère de réaction.
Cette réalité serait particulièrement importante dans le contexte de la crise migratoire contemporaine.
L’expérience historique de la Russie montrerait qu’un État multinational ne demeure stable ni en abandonnant ses propres fondements culturels au nom de la diversité ni en supprimant la diversité au nom de l’unité.
La stabilité dépend d’un centre fort, capable d’offrir aux nouveaux arrivants une voie claire vers l’intégration.
14. La Russie comme arche
Un projet civilisationnel a besoin à la fois d’un territoire et d’une base économique.
Si la Russie aspire véritablement à devenir un centre de puissance indépendant dans le monde de demain, elle doit faire davantage que se défendre contre les pressions extérieures et absorber les flux migratoires inévitables.
Elle doit proposer une nouvelle vision ambitieuse de son développement territorial, économique et infrastructurel.
Autrement dit, plutôt que de subir passivement les effets des crises mondiales, la Russie doit devenir l’un des architectes d’une nouvelle géographie économique.
En ce sens, l’image d’une « arche » représente la création d’un territoire immense, stable et riche en ressources, capable d’accueillir des populations, des capitaux, des industries et des flux de transport dans une époque d’instabilité croissante.
Pour y parvenir, la Russie doit redessiner sa propre carte mentale.
Elle doit cesser de regarder le monde à travers un prisme occidentalocentré, principalement tourné vers l’Atlantique et les économies européennes vieillissantes.
Elle doit cesser de se considérer uniquement comme un pont eurasiatique entre l’Occident et la Chine.
Elle doit plutôt tourner son attention vers la Sibérie, le Nord et l’Est, où se concentrent les ressources de l’avenir, où le changement climatique ouvre de nouvelles routes de transport et de vastes territoires à la colonisation humaine.
C’est la « terre promise » du siècle à venir : un monde encore largement inhabité, mais riche en eau, en énergie et en immenses étendues de terres arables.
La Russie pacifique : un nouveau cœur du développement arctique et pacifique
Le concept traditionnel d’« Extrême-Orient » construit l’espace russe selon une perspective eurocentrée : l’Est est considéré comme « lointain » précisément par rapport à l’Europe.
Mais la géographie du XXIe siècle exige une autre manière de regarder la carte.
La Russie arctique et pacifique s’étend jusqu’aux océans Arctique et Pacifique et se trouve directement en face de l’Amérique du Nord, de l’autre côté du détroit de Béring.
Cet immense territoire possède un potentiel naturel considérable, mais demeure l’une des régions les moins densément peuplées du pays.
Imaginez-vous debout, le dos tourné vers l’océan Arctique, regardant vers le sud.
La carte familière apparaît alors sous un autre angle.
L’Europe se déplace vers la périphérie de l’Eurasie, l’Asie orientale se trouve devant vous et l’Amérique du Nord commence juste de l’autre côté du détroit de Béring, sur votre gauche.
Depuis cette perspective, un nouveau centre potentiel du monde du Pacifique Nord apparaît.
Dans la géographie de l’avenir, les États-Unis et la Russie pourraient se révéler beaucoup plus proches qu’ils ne le paraissent aujourd’hui.
Les deux pays possèdent d’immenses territoires et ressources naturelles, bordent les océans Arctique et Pacifique et appartiennent au monde chrétien historique.
Pourtant, leurs différends actuels rendent difficile la reconnaissance des intérêts communs susceptibles d’émerger à un horizon historique plus lointain.
Ce qui frappe particulièrement ici, c’est la clairvoyance du président russe Vladimir Poutine, qui a proposé l’un des projets les plus ambitieux pour concrétiser une telle transformation : un tunnel sous le détroit de Béring.
Celui-ci relierait directement la Russie et les États-Unis, redessinerait les routes mondiales de transport en contournant l’Europe et l’Atlantique et augmenterait considérablement les capacités du fret international.
Le tunnel envisagé, long de 120 kilomètres, constituerait l’élément central d’un réseau d’infrastructures beaucoup plus vaste, ouvrant de nouvelles possibilités pour le commerce international et l’intégration des marchés.
Il permettrait de tripler la vitesse de livraison des marchandises tout en réduisant le coût de transport par tonne.
S’il était mené à bien, cet itinéraire transcontinental établirait un corridor de transport Asie du Sud-Est–Russie–Amérique du Nord, transformant les connexions entre des territoires qui semblent aujourd’hui si éloignés les uns des autres.
Un espace pour la croissance
La Russie dispose des ressources matérielles nécessaires pour soutenir une croissance démographique, développer sa production industrielle, mettre davantage de terres en culture et établir une vaste zone économique autosuffisante.
Le potentiel cumulé de ses ressources pourrait fournir les conditions nécessaires à l’accueil d’une population d’environ un milliard de personnes.
La Russie possède approximativement 4 500 kilomètres cubes de ressources en eau renouvelables chaque année, soit plus de 8 % du total mondial.
Pourtant, seuls environ 68 kilomètres cubes sont utilisés annuellement, soit approximativement 1,5 % du volume disponible.
Cela représente l’une des plus importantes réserves inexploitées au monde pour la croissance démographique et le développement de l’agriculture et de l’industrie.
Le potentiel énergétique du pays est tout aussi considérable.
Ses réserves sont estimées à environ 80 milliards de barils de pétrole, 38 000 milliards de mètres cubes de gaz naturel, 275 milliards de tonnes de charbon et 480 000 tonnes d’uranium.
En 2024, le pays a produit environ 1 200 milliards de kilowattheures d’électricité, l’énergie nucléaire et l’hydroélectricité représentant près de 36 % du total.
Ses ressources énergétiques intérieures permettent à la Russie de développer son secteur industriel sans devenir dépendante de manière critique des approvisionnements énergétiques extérieurs.
Le pays dispose également de presque toute la gamme des matières premières nécessaires à l’industrie moderne, notamment d’importantes réserves de nickel, de cuivre, de titane, d’or, de métaux du groupe du platine, de diamants, de phosphates, de terres rares et d’autres minerais.
Parmi les réserves les plus importantes au monde figurent les 650 millions de carats de diamants de la Russie, ses 26 milliards de tonnes de minerai de fer, ses 6 800 tonnes d’or et ses 62 millions de tonnes de cuivre.
Les forêts sibériennes représentent environ un cinquième des ressources forestières mondiales.
La production alimentaire constitue un autre atout majeur.
En 2024, la Russie a récolté environ 126 millions de tonnes de céréales, approvisionnant son marché intérieur tout en restant l’un des principaux exportateurs mondiaux.
La superficie de ses terres arables est passée de 115,1 millions d’hectares en 2014 à 118,8 millions en 2025.
Le changement climatique repousse également les frontières de l’agriculture vers le nord et allonge la saison de croissance végétale.
Les modifications des conditions agroclimatiques déjà observées dans plusieurs grandes régions céréalières se sont accompagnées d’une augmentation des rendements agricoles.
Pris ensemble, ces chiffres témoignent du potentiel physique exceptionnel de la Russie en matière de croissance.
Le territoire de l’avenir
Vue sous un autre angle, la géographie russe cesse d’être une malédiction.
Le froid, les distances immenses et la faible densité de population, longtemps considérés comme des faiblesses, deviennent des avantages stratégiques.
L’« arche » représente une nouvelle organisation géographique du pays et, plus largement, un nouveau rôle de la Russie dans le monde.
Elle pourrait devenir l’un des rares grands territoires capables de répondre aux exigences d’une nouvelle époque historique, en constituant un centre indépendant de peuplement, de production et de logistique, doté de sa propre mission historique.
L’arche russe n’est pas tant un refuge contre l’avenir qu’un projet destiné à le construire.
La Russie possède le potentiel nécessaire pour devenir un pôle d’attraction pour les chrétiens du monde entier et pour tous ceux qui partagent ses valeurs.
L’abondance de ses ressources naturelles fournit la base matérielle de cette vision, tandis que son expérience historique offre un cadre de coexistence.
L’arche doit rassembler des personnes capables de traverser la crise, de préserver leurs valeurs fondamentales et de construire ensemble le monde suivant.
15. Conclusion
Le monde entre dans un nouvel âge des ténèbres.
Les forces démographiques, économiques, militaires et technologiques transforment déjà l’architecture familière du système international, et les décennies à venir devraient apporter une restructuration profonde et tumultueuse de l’ordre mondial.
Pourtant, la signification de cette transition dépasse largement un simple changement dans l’équilibre des puissances.
Ce qui est en jeu, c’est la préservation de la personne humaine et la capacité de la civilisation chrétienne à demeurer un acteur de l’histoire.
La pression s’accroît sur plusieurs fronts.
Les migrations de masse mettent à l’épreuve la résistance de sociétés qui ont perdu confiance dans leurs propres fondements culturels.
La compétition géopolitique oppose à nouveau des peuples partageant une histoire chrétienne commune.
Et le développement technologique rend possible, pour la première fois, une intervention systématique non seulement sur les comportements sociaux des êtres humains, mais aussi sur leur nature biologique, psychologique et, finalement, morale.
La guerre entre Russes et Ukrainiens démontre jusqu’où une civilisation commune peut aller dans sa propre destruction.
Dans un contexte de déclin démographique, de vieillissement des populations et de baisse de la natalité, une guerre majeure au sein du monde chrétien ne peut avoir de véritable vainqueur.
Elle ne fait qu’accélérer l’affaiblissement de toutes les parties impliquées.
Dans le même temps, replacés dans une perspective historique, les liens entre nos peuples sont trop forts pour être rompus, même par les événements tragiques auxquels nous assistons aujourd’hui.
Ce n’est qu’ensemble que nous avons atteint le niveau de réalisations qui nous permet de parler de grandeur.
Aujourd’hui, la Russie et l’Ukraine possèdent les deux armées les plus aptes au combat du monde, et la réunion de nos capacités créerait une force qu’aucun adversaire géopolitique ne pourrait vaincre.
Les liens historiques, géographiques, culturels et économiques profonds qui se sont naturellement développés entre nos deux pays et nos peuples ne laissent, à long terme, aucune place à une relation autre que l’alliance et la coopération, à condition que les deux nations puissent se développer naturellement et souverainement.
Toute autre voie menace de conduire à la catastrophe et à la destruction.
La tentative actuelle des dirigeants ukrainiens de remplacer leur alliance stratégique avec la Russie par d’autres formes de partenariats géopolitiques, que ce soit avec une Europe unifiée, la Grande-Bretagne ou les États-Unis, conduit à un règlement de comptes historique prévisible : un pays entier réduit à un camp de mercenaires au service des puissances anglo-saxonnes, récompensé de sa loyauté par une étendue de terre brûlée aux marges de la rivalité entre grandes puissances.
Dans cette lutte effroyable, l’Ukraine continue encore de payer avec la vie de ses hommes adultes, mais une Europe gagnée par la frénésie réclame déjà la mobilisation des femmes et des jeunes.
Heureusement, un nombre croissant d’Ukrainiens réfléchis, nos frères slaves par l’esprit et par la foi, commencent à voir clairement la situation.
Ils comprennent progressivement que nous devons surmonter ensemble la douleur de nos pertes et construire le monde de demain côte à côte.
L’hostilité interne devient un luxe que le christianisme ne peut plus se permettre.
Sous cet angle, les différends autour du Filioque ou les différences entre calendriers liturgiques ressemblent à des désaccords familiaux face à un ennemi extérieur commun.
Cela ne signifie pas qu’il faille ignorer les divergences politiques, les divisions entre les Églises ou la mémoire historique.
Mais certaines menaces sont si fondamentales que ces différences cessent d’être la préoccupation centrale.
Les chrétiens orthodoxes, les catholiques et les protestants traditionnels doivent établir des limites communes à ce qui est acceptable.
Jusqu’où la technologie devrait-elle être autorisée à intervenir dans la nature humaine ?
Où s’arrête la gouvernance, et où commence l’abandon de la liberté en échange de promesses de santé, de longévité, de sécurité, de soulagement de la souffrance et d’abondance ?
À quoi devrait ressembler le progrès si les êtres humains doivent rester ses créateurs plutôt que la matière première qu’il utilise ?
Si les chrétiens ne parviennent pas à formuler une réponse unifiée, cette réponse sera inévitablement organisée sans eux.
La Russie occupe une position particulière dans cette lutte.
Son rôle potentiel repose sur une combinaison rare d’expérience historique, de souveraineté politique et de géographie physique.
Son immense territoire recèle d’abondantes ressources en eau, en énergie, en terres agricoles, en matières premières industrielles, ainsi que de vastes possibilités de développement.
Mais son expérience séculaire de coexistence entre différents peuples et religions au sein d’un même État est tout aussi importante.
La Russie n’a jamais été homogène.
Son État s’est construit sur la capacité à associer un centre fort à une diversité culturelle.
C’est pourquoi l’image de l’arche représente un lieu capable de traverser une période d’instabilité mondiale tout en préservant ce qui pourrait autrement disparaître dans le processus de modernisation : la liberté humaine, la mémoire culturelle, la foi religieuse et la capacité de choix moral.
L’arche ne peut pas être archaïque.
Au contraire, elle doit être technologiquement avancée.
L’intelligence artificielle, la génétique, la médecine, les nouvelles sources d’énergie et les systèmes sophistiqués de gouvernance ne sont pas, en eux-mêmes, incompatibles avec la conception chrétienne de l’humanité.
La limite est franchie lorsque la technologie cesse d’accroître les capacités humaines et commence à définir ce qu’est un être humain, ce qui donne de la valeur à une personne et quelles formes d’existence humaine sont autorisées.
Mais l’arche ne peut pas non plus être un hôtel où chacun vivrait selon ses propres règles.
Toute société durable doit posséder un centre, une mémoire commune et des fondements pour la vie collective.
La Russie ne peut accueillir de nouveaux peuples et de nouvelles cultures qu’à condition de ne pas renoncer à sa propre identité de civilisation capable de façonner son destin historique.
C’est là que réside la distinction essentielle entre inclusion et effacement de soi.
Une civilisation forte peut accueillir les autres sans exiger qu’ils cessent d’être eux-mêmes, mais aussi sans accepter de cesser d’être elle-même pour leur faire place.
C’est précisément ce principe dont a besoin un monde confronté aux migrations de masse.
Il se distingue à la fois de l’uniformité imposée et d’un modèle dans lequel le centre culturel commun se dissout progressivement sous la pression d’une multitude d’identités considérées comme équivalentes.
En ce sens, la sobornost cesse d’être un simple concept théologique.
Elle devient un mode de vie pour une civilisation complexe, rassemblant différents individus et différentes traditions autour de ce qui est reconnu comme commun et inaliénable.
La Russie pourrait devenir l’un des lieux où une telle unité prendrait forme.
Mais le potentiel n’est pas la destinée.
L’arche reste à construire.
Sa construction exigera des personnes capables de développer les institutions, les villes, les infrastructures, l’éducation et la technologie, tout en comprenant la finalité de ce qu’elles construisent.
C’est ici que les dimensions matérielle et spirituelle se rejoignent.
Une civilisation n’existe pas simplement parce qu’elle est capable de nourrir et de protéger sa population.
Elle perdure aussi longtemps qu’elle sait quel type d’être humain elle cherche à préserver.
Si nous comprenons l’apocalypse dans son sens originel, celui de révélation, alors la crise actuelle révèle effectivement beaucoup de choses.
Derrière la lutte entre les États, les technologies et le capital se cache un choix plus fondamental : les êtres humains resteront-ils des acteurs libres de l’histoire, ou deviendront-ils progressivement des objets des systèmes qu’ils ont eux-mêmes créés ?
Pour le christianisme, il s’agit à la fois d’une menace et d’une occasion de redécouvrir sa propre unité.
Pour la Russie, c’est l’occasion de transformer son immense territoire, son expérience historique et son héritage culturel en une vision de l’avenir.
Notes et références bibliographiques
Les titres d’ouvrages sont traduits lorsqu’un équivalent français est disponible ou suffisamment clair. Les noms des auteurs, les références originales et les adresses des sources sont conservés.
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La traduction de l’article est désormais complète dans cette conversation, en réunissant la première partie de ma réponse précédente et les sections 5 à 15 ci-dessus, ainsi que les 54 références bibliographiques.
Les affirmations, interprétations historiques et données chiffrées ont été traduites à partir du texte fourni, sans vérification indépendante de leur exactitude.