Le modèle polyculturel russe en danger?

Kremlin-1

Le 15 juillet, les habitants de la ville de Pougatchev (une petite ville proche de Saratov, à 1.100 km au sud-ouest de Moscou) ont manifesté pour protester contre l’assassinat d’un ancien parachutiste mortellement blessé d’un coup de couteau lors d’une bagarre avec un adolescent de 16 ans originaire du Caucase.

Les protestations ont déclenché des incidents entre populations russes et caucasiennes, aboutissant au départ d’une partie des habitants caucasiens de la ville. Ce tragique fait divers a fait ressurgir le spectre des incidents de Kondopoga dans le nord du pays ou en septembre 2006. A l’époque, de violents affrontements avaient eu lieu entre des Russes et des habitants originaires du Caucase, principalement des Tchétchènes, qui avaient fini par quitter la ville.

Les incidents de Pougatchev ébranlent le modèle de société multiculturel russe qui a émergé de la fin de l’URSS, modèle que certains ont qualifié de polyculturel c’est-à-dire formé d’une population dominante, la colonne vertébrale du pays et de populations minoritaires, soutenues par cette colonne vertébrale. Pourtant, différents facteurs semblent aujourd’hui faire peser une menace sérieuse sur ce modèle de société multiculturel.

Il y a tout d’abord le fossé économico-culturel qui se creuse entre la Russie européenne et son flanc sud, notamment le Caucase. Le fort développement économique de ces dernières années a occidentalisé et modernisé la partie ouest et nord-ouest de la Russie et cette occidentalisation rapide s’est accompagné logiquement d’une perte des valeurs traditionnelles et de bouleversements importants dans les modes de vie.

Cette double évolution n’a pas eu lieu à la même vitesse dans le Caucase, qui est resté plus traditionnel. De plus, la situation économique est relativement médiocre dans cette région, ce qui pousse les populations caucasiennes à venir dans les grandes villes de Russie pour y chercher du travail. On assiste donc à la confrontation de mondes qui différent sans doute de plus en plus, surtout maintenant que la main de fer de l’URSS n’est plus là pour régenter les comportements du «citoyen sovieticus».

Il y a aussi le retour du religieux qui bouleverse fondamentalement et de plus en plus ce modèle russe global. Le retour en force de la religion orthodoxe au sein de la société russe s’est accompagné de la renaissance de l’Islam territorial (régional) dans un premier temps, qui a été assez bien canalisé et parfaitement intégré politiquement à la vie politique russe, ce qui a considérablement affaibli les velléités séparatistes.

On peut dire clairement que l’islam russe, institutionnel et traditionnel, ne connaît aucun souci de cohabitation politique ni sociétal avec le projet sociétal orthodoxe actuel, bien au contraire. Mais apparaît de plus en plus visiblement, surtout dans le Caucase, un islam politique et radical d’obédience étrangère. Les sponsors et défenseurs du califat mondial et unique n’ont pas oublié la Russie dans leurs projets, et les tentatives d’imposer un Islam étranger, oppressif et radical dans certaines parties de la Russie se heurtent pour l’instant à la résistance politique et militaire de l’Etat russe via ses diverses structures internes de sécurité.

Pourtant le wahhabisme/salafisme se répand dans le sud du pays et la conception de l’islam y évolue rapidement, comme le prouvent les tensions qui entourent le débat épineux sur le port du voile à l’école. Le pouvoir politique s’est prononcé contre mais se heurte à des résistances locales qui invoquent des traditions qui se confondent visiblement avec des interprétations totalement subjectives de la foi.

Les chiffres sont assez inquiétants, selon les analyses des médias d’état russe (confirmée par certains muftis), 20% des habitants d’ethnie russe du territoire de Stavropol (sud) auraient quitté cette région ces dernières années. En outre, de nombreux non-musulmans quittent la république du Daghestan pendant que la Tchétchénie, pourtant sous contrôle politique russe, ne comprend plus que 2 à 3% d’habitants d’ethnie russe. Différentes vidéos diffusées sur les chaînes publiques ces derniers mois montraient l’anxiété des habitants de Stavropol face à des populations caucasiennes de plus en plus nombreuses et surtout de plus en plus religieuses, influencées par une littérature religieuse saoudienne qui désormais abonde dans la région.

Nombreux sont les analystes qui qualifient cette région de premier Kosovo russe et le patriarche Kirill s’est rendu sur place pour soutenir les habitants orthodoxes pendant que des brigades de cosaques patrouillent désormais dans les rues des villages la nuit afin de sécuriser la situation. Mais l’Etat est dans une impasse politique car ces migrations sont des migrations internes, comme celles que connaissent Moscou, Kondopoga ou Pougatchev…

Enfin, et en plus des migrations internes (du sud du pays vers les grandes villes), l’immigration de l’étranger vers la Russie a, dans nombre de grandes villes, visiblement dépassé les limites d’accueil. Depuis les années 2000, le boom économique et les gigantesques chantiers de reconstruction que le pays a connu a attiré des millions de travailleurs étrangers, venant principalement d’Asie centrale, une  main d’œuvre corvéable et à bon marché dont les pays d’origine ont un fort potentiel démographique. Ces migrants d’Asie centrale ont vu leur nombre doubler entre 2001 et 2010 et représentaient près de la moitié des 13 millions d’étrangers qui sont entrés en Russie en 2011, contre 14 millions en 2012 et 15,8 millions en 2013. Sur les 6 premiers mois de 2013, ce sont à titre de comparaison déjà près de 10 millions de personnes étrangères qui sont entrées en Russie.

Selon le service fédéral d’immigration 5 millions seraient des migrants de travail auquel il faut ajouter près de 3 millions d’étrangers clandestins (5 à 7 millions selon les organisations de défense des droits de l’homme), clandestins dont la majorité se trouverait à Moscou et en banlieue de Moscou. On estime en effet que la capitale compte à elle seule entre 2 et 3 millions d’étrangers (de 228 pays) et 500 à 600.000 immigrés illégaux pour une population de 14 millions d’habitants. A titre d’échelle dans le district qui entoure Moscou (Podmoskovie) les dernières sources y estiment la population totale à 7 millions d’habitants dont 1.100.000 migrants officiels auxquels il faut ajouter 600 et 700.000 migrants clandestins supplémentaires. Les femmes sont elles aussi de plus en plus nombreuses à immigrer en Russie, on estimait en 2011 que 40% des migrants étaient en réalité des migrantes ce qui devrait accentuer une communautarisation qui a déjà commencé.

Ces derniers mois, on se demande en effet de plus en plus en Russie comment réagir alors que dans l’est et le sud-est de la capitale, ainsi que dans la région de Moscou des embryons de ghettos ethniques font leur apparition. Le maire de Moscou à même reconnu que dans certains quartiers de la ville, près de 25% de la population ne parlait même pas russe et que cela posait un problème car selon lui: «Moscou est une ville russe, et elle doit rester russe — pas chinoise, ni tadjike, ni ouzbèke».

L’immigration est d’ailleurs devenue l’un des enjeux de la campagne pour les élections municipales de septembre prochain et tous les partis politiques (de droite comme de gauche et d’opposition ou non) ont convenus de tout faire pour freiner l’immigration tant interne (Intra-Russie et dirigée vers la capitale) qu’externe. Facteur intéressant, le parti communiste de la Fédération de Russie est dans ce domaine en pointe, prouvant ainsi que la gauche russe n’a elle pas renié le concept de protection du peuple et du travailleur russe.

Conséquence de la situation démographique des années 1990, l’effectif de la population active russe va diminuer pendant quelques années. Le recours à l’immigration de travail est donc incontournable pour la Russie, au moins pendant un certain temps. Les autorités prennent donc très au sérieux les problèmes qui pourraient être engendrés par cette vague migratoire indispensable.

Alors que les autorités russes affirment catégoriquement que le pays devait garder son identité culturelle et nationale, et n’admettra pas l’apparition sur son territoire d’enclaves ethniques fermées, vivant en dehors du cadre juridique et culturel commun, des voix ont appelé, au contraire, à la constitution par l’état de ghettos réservés aux migrants afin que ceux-ci ne perturbent pas le cadre de vie traditionnel de la population de souche. Cette mesure concernerait tant les migrants d’Asie centrale que les hommes d’affaires étrangers occidentaux, asiatiques ou sud-américains. Ces mesures ne concernent cependant pas que Moscou. Ces jours-ci c’est le président de la république de Tchétchénie, Ramzan Kadyrov, qui a fait part de sa préoccupation quant à l’excessive immigration que connaît la Tchétchénie actuellement et qui selon lui entrainerait une forte hausse de la criminalité au sein de la petite république.

La fin de l’époque soviétique, le réveil des identités et des religions et l’échec du modèle multiculturel européen et occidental, communautaire et violent, ne devraient laisser à la Russie qu’une seule issue: la création d’un nouveau modèle de cohabitation, ajusté aux traditions russes et à la période moderne, afin de pouvoir maintenir sa souveraineté sur cet ensemble territorial aussi large que varié.

Nul doute que ce modèle se devra d’être très directif (voire autoritaire?) afin d’éviter la fragmentation du pays en zones ou territoires qui échapperaient peu à peu au cadre commun (linguistique, culturel, moral, etc.) et donc à terme au contrôle de l’Etat.

Опубликовать в Google Plus
Опубликовать в LiveJournal

Posted on by Alexandre Latsa in Articles en francais, Ria Novosti, Slider 4 Comments

Add a Comment