Vers l’Eurasie

L’article original a été publie sur Ria Novosti.

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La semaine dernière, j’ai écrit une tribune dans laquelle je soutenais que l’Europe de l’ouest aurait intérêt à sortir du giron atlantiste pour construire une alliance économique et politique avec le bloc euro-oriental en création autour de l’alliance douanière Russie/Biélorussie/Kazakhstan. Il me semble que pour une union européenne endettée, en panne d’élargissement, et très dépendante sur le plan énergétique, cette orientation pourrait apporter de nouveaux marchés à l’exportation, la sécurité énergétique, un potentiel de croissance économique important et aussi une vision politique nouvelle. Suite a la publication de ce texte, un de mes lecteurs, David, m’a envoyé le commentaire suivant : «j’ai du mal à saisir ce que ton union eurasienne pourrait faire avec l’UE (…) Tu vois l’Europe aller jusqu’au Kazakhstan»?

La question de David est fondamentale, à mon avis. La première réponse que j’ai envie de lui faire est la suivante: L’Europe n’est pas que l’UE, dont la dernière vague d’élargissement date de 2004, et sachant qu’aucune autre vague d’élargissement n’est à ce jour sérieusement envisagée.  L’espace européen compte 51 états, et l’UE n’en est qu’à  27 membres. L’UE n’est à mon avis en rien une finalité, mais une étape dans la construction d’une grande Europe continentale, allant de Lisbonne a Vladivostok, une Europe par nature eurasiatique puisqu’étalée géographiquement en Europe et en Asie.
Les discussions sur les limites de l’élargissement de l’UE ont amené à des contradictions: La Russie ne serait pas européenne peut on souvent lire, alors que généralement pour les mêmes commentateurs, l’Ukraine, la Biélorussie ou la Turquie devraient à contrario  intégrer l’Europe. Il faudrait en effet expliquer en quoi la Russie ne serait pas européenne, si l’Ukraine, la Biélorussie ou encore la Turquie le sont. Aujourd’hui, ni l’UE à 27 en état de quasi banqueroute, ni la Russie seule n’ont cependant la force et les moyens de pouvoir faire face aux géants que sont l’Amérique sur le déclin, ou les deux grands de demain, l’Inde et surtout la Chine, quasi-assurée de devenir la première puissance mondiale au milieu de ce siècle. La Russie comme les états européens de l’ouest sont donc aujourd’hui et chacun de leur côté engagés dans une politique de création d’alliances afin de renforcer leurs positions régionales, et leur influence globale. 

 

Après l’effondrement de l’Union Soviétique, l’extension vers l’est de l’union européenne semblait inévitable. Cette extension, accompagnée d’un élargissement de l’OTAN, s’est faite dans un esprit de confrontation avec le monde post soviétique. Mais la renaissance de la Russie ces dernières années et le choc financier de 2008 ont lourdement modifié la situation. La crise financière terrible que connaît l’union européenne est sans doute la garantie la plus absolue que l’UE ne s’agrandira plus, laissant certains états européens sur le seuil de la porte, Ukraine en tête. Andrei Fediachine le rappelait il y a quelques jours: «En cette période de crise, peu de puissances européennes veulent penser à une éventuelle adhésion à l’UE d’un autre pays pauvre de la périphérie orientale (…l’Ukraine…) Qui plus est l’extension à un pays de près de 46 millions d’habitants qui connaît constamment une crise politique et économique». 

 

Quand à la Russie, membre à part de la famille européenne, il serait bien naïf de penser que sa reconstruction ne se fasse pas via une consolidation maximale des relations avec les états de son étranger proche, c’est-à-dire dans l’espace post soviétique, et dans une logique eurasiatique.
Alors que l’Europe de l’ouest sert actuellement de tête de pont à l’Amérique, qui lui impose un réel bouclier de Damoclès avec le bouclier anti-missile, il est grand temps d’envisager une collaboration entre l’Europe et l’espace post soviétique et de s’intéresser à ce qui se passe à l’est, autour de cette nouvelle union douanière animée par la Russie. La semaine dernière a d’ailleurs été riche en événements de très grande importance. La récente condamnation de l’égérie de la révolution orange à sept ans de prison a sans doute contribué à éloigner un peu plus l’Ukraine de l’union européenne et la rapprocher un peu plus de l’union douanière animée par la Russie.
Pendant que le président russe se trouvait la semaine dernière en Ukraine, l’union européenne annulait une rencontre avec le président ukrainien alors même que les discussions concernant la création d’unezone de libre échange avec l’Ukraine étaient en cours. Au même moment les 11 états de la CEI (l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, la Moldavie, l’Ouzbékistan, la Russie, le Tadjikistan, le Turkménistan et donc l’Ukraine) ont signé un accord sur la création d’une zone de libre échange.
Le même jour le Premier ministre Mykola Azarov a affirmé que l’Ukraine réfléchissait désormais a une adhésion à l’Union douanière Russie-Bélarus-Kazakhstan, ne jugeant pas contradictoire la potentielle appartenance a ces deux zones de libre échange.
Plus à l’est, c’est de Moscou qu’est venu la plus forte onde de choc puisque le premier ministre Vladimir Poutine a annoncé la plausible constitution d’une union eurasienne a l’horizon 2015. Le premier ministre a du reste rappelé que la coopération dans le cadre de la Communauté économique eurasiatique (CEEA) était la priorité absolue pour la Russie. Ce projet d’union eurasienne s’appuie sur l’Union douanière en vigueur avec la Biélorussie et le Kazakhstan, et a laquelle peuvent adhérer tous les Etats membres de la Communauté économique euro-asiatique. Le Kirghizstan (union douanière) etl’Arménie (union eurasienne) ont du reste déjà affirmé leur soutien à ces projets d’intégration eurasiatique.
L’organisation en cours, au centre du continent eurasiatique n’est pas qu’économique ou politique, mais également militaire, avec la création en 2001 d’une structure de collaboration militaire eurasiatique: l’organisation de la coopération de Shanghai. Cette organisation comprend 6 membres permanents que sont la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. L’Inde, l’Iran, la Mongolie et le Pakistan sont des membres observateurs, tandis que le Sri Lanka et la Biélorussie ont le statut de partenaires. L’OCS rassemble donc aujourd’hui 2,7 milliards d’habitants.
Cette année, c’est l’Afghanistan qui a demandé le statut d’observateur tandis que la Turquie (seconde puissance militaire de l’OTAN) à demandé elle à adhérercomplètement a l’organisation. Des états arabes comme la Syrie ont l’année dernière également manifesté leur intérêt envers la structure. On peut aujourd’hui légitimement se demander quand est ce que des états européens choisiront d’adhérer à l’OCS, pour compléter cette intégration continentale.

Cette évolution globale traduit le glissement inéluctable vers un monde multipolaire qui ne sera plus sous domination occidentale. Pour les européens de l’ouest, il est temps de regarder vers l’est et leur continent.

Le nouveau pôle eurasiatique, qui s’organise autour de la Russie, est probablement le plus prometteur.

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Posted on by Alexandre Latsa in Articles en francais, Ria Novosti 8 Comments

8 Responses to Vers l’Eurasie

  1. Anonymous

    Techniquement, le dernier élargissement de l’UE date de 2007 (Bulgarie, Roumanie) et la Croatie compte intégrer l’UE vers 2013, donc l’Union Européenne est toujours en expansion, même si la crise actuelle la ralentira probablement..

     
  2. Anonymous

    L’Europe et EU sont de la même famille au sens propre du terme. Les cultures sont imbriquées au plus profond, les modes de vie sont similaires ; il s’agit en fait de cousins tout simplement. Rien de tout cela avec la Russie & co.
    Théoriquement ont peut imaginer n’importe quelle construction stratégique mais le concept Europe de Lisbonne à Vladivostock est absurde le plus basic bon sens le rejette.
    Jamais la Russie ne fera pas partie de la FAMILLE ; son destin c’est d’être un pol indépendant et
    c’ezst très bien ainsi.

     
  3. Anonymous

    Je vous rassure : la Russie EST européenne et l’a toujours été. Que l’on prenne pour exemple l’ancienne famille impériale, le mécénat des arts ou les liens historiques tissés vers l’Ouest, la Russie est de culture européenne, son peuple est de race blanche, et nous partageons une même civilisation judéo-chrétienne.

    Comme me l’a fait remarquer un ami (russe), la Russie est davantage européenne qu’une France qui compte, dans sa capitale, 52% de nouveaux nés issus de l’immigration africaine.

     
  4. Anonymous

    J’aimerais bien savoir d’où l’ami russe tire sa statistique, et on pourrait lui répondre qu’à Moscou, les nouveaux-nés sont en majorité issus de l’immigration centre-asiatique! Plus sérieusement, l’Europe de l’Atlantique au Pacifique est une idée séduisante mais qui prendra du temps à se réaliser: les marches occidentales de l’Eurasie ont une ancienne tradition de démocratie et d’économie de marché que n’ont pas les pays issus de l’ex-URSS. Je vois mal, au hasard, la Hollande, terre de tolérance et berceau des Lumières, coexister avec les anciennes satrapies soviétiques que sont l’Ouzbékistan ou le Turkménistan d’aujourd’hui. L’écart de développement économique, politique et social entre l’Europe occidentale et la Russie est encore énorme, même si le fossé se comble peu à peu. Les Russes ne sont pas désireux de partager leur souveraineté: dans leur esprit, une telle union eurasienne ne pourrait se faire que sous leur autorité. Pas sûr que les Européens de l’Ouest soient d’accord. Plutôt que de se lancer dans de grandes chimères géopolitiques qui ne se réaliseront pas, mieux vaut travailler à une intégration économique plus poussée, qui reprenne pour l’essentiel les normes techniques, juridiques et financières européennes (c’est ce que veut faire Poutine). De cette intégration plus poussée naîtront les courants d’échanges humains qui, à terme, déboucheront peut-être sur un espace eurasiatique avec des valeurs communes. Mais ces valeurs doivent émaner des peuples, dont elles traduiront l’aspiration à un même destin commun, et non être décrétées d’en haut par les gouvernements.

     
  5. Alexandre LATSA

    Les nouveaux nés issus de l’immigration asiatique? Vous avez une source? Les gaustarbeiters sont des hommes, souvent seuls, a qui feraient-ils des enfants?

    L’Union Eurasienne se fera sous le patronnage de la Russie car c’est le coeur de l’Eurasie, et aussi le moteur politique et economique, un peu comme l’Allemagne en UE.

     
  6. Anonymous

    Non, je n’ai pas de source, c’etait de l’ironie: ca m’enerve de voir ecrit que la France est menacee d’»envahissement» par l’Afrique citations de «statistiques» a l’appui, tout simplement parce des Moscovites confrontes a l’immigration ont peur de voir se reproduire ici le scenario de 2005, d’ailleurs largement phantasme, alors qu’il leur suffit de ne pas repeter nos erreurs pour que cela ne se passe pas.

    Si l’Eurasie est patronnee par la Russie, ce cas elle s’arretera a la frontiere bielorusse. Si une poignee d’Occidentaux adherent au projet de Moscou capitale de l’Europe, libre a eux, rendez-vous dans vingt ans, mais je ne pense pas que les Europeens suivent massivement, il n’ y a qu’a voir les flux touristiques ou d’emigration entre l’UE et la Russie pour s’en convaincre. Encore une fois, trop de choses separent encore les Russes et les Europeens de l’Ouest pour qu’un projet politique commun soit possible. Si convergence il y a, elle prendra plusieurs generations, il serait d’ailleurs curieux de voir dans quel sens elle se fera ( je n’ai pas la reponse). C’est pour cela que l’idee d’un espace economique commun m’apparait plus interessante et realiste a court terme: l’interet d’une telle cooperation est evident ( mieux vaut aller acheter chez son voisin qu’au dela des mers!) et permettra et a l’Union europeenne, et a la Russie d’etre plus fortes face aux Etats-Unis et aux grands emergents d’Asie. Pour que cet espace economique se realise, la Russie devra s’aligner sur les normes economiques ayant court chez nous (meilleure application des lois et des decisions de justice, fin des pratiques mafieuses type racket ou raids sur les entreprises, gestion des ressources humaines moins autoritaire et laissant plus de place a l’initiative individuelle). Je crois que c’est l’objectif du gouvernement russe, et vu l’ampleur de la tache, je comprends que les resultats ne soient pas immediatement visibles.

     
  7. Anonymous

    Non, je n’ai pas de source, c’etait de l’ironie: ca m’enerve de voir ecrit que la France est menacee d’»envahissement» par l’Afrique citations de «statistiques» a l’appui, tout simplement parce des Moscovites confrontes a l’immigration ont peur de voir se reproduire ici le scenario de 2005, d’ailleurs largement phantasme, alors qu’il leur suffit de ne pas repeter nos erreurs pour que cela ne se passe pas.

    Si l’Eurasie est patronnee par la Russie, ce cas elle s’arretera a la frontiere bielorusse. Si une poignee d’Occidentaux adherent au projet de Moscou capitale de l’Europe, libre a eux, rendez-vous dans vingt ans, mais je ne pense pas que les Europeens suivent massivement, il n’ y a qu’a voir les flux touristiques ou d’emigration entre l’UE et la Russie pour s’en convaincre. Encore une fois, trop de choses separent encore les Russes et les Europeens de l’Ouest pour qu’un projet politique commun soit possible. Si convergence il y a, elle prendra plusieurs generations, il serait d’ailleurs curieux de voir dans quel sens elle se fera ( je n’ai pas la reponse). C’est pour cela que l’idee d’un espace economique commun m’apparait plus interessante et realiste a court terme: l’interet d’une telle cooperation est evident ( mieux vaut aller acheter chez son voisin qu’au dela des mers!) et permettra et a l’Union europeenne, et a la Russie d’etre plus fortes face aux Etats-Unis et aux grands emergents d’Asie. Pour que cet espace economique se realise, la Russie devra s’aligner sur les normes economiques ayant court chez nous (meilleure application des lois et des decisions de justice, fin des pratiques mafieuses type racket ou raids sur les entreprises, gestion des ressources humaines moins autoritaire et laissant plus de place a l’initiative individuelle). Je crois que c’est l’objectif du gouvernement russe, et vu l’ampleur de la tache, je comprends que les resultats ne soient pas immediatement visibles.

     
  8. Alexandre LATSA

    «Si l’Eurasie est patronnee par la Russie, ce cas elle s’arretera a la frontiere bielorusse».
    —> Bulgarie, Serbie, Moldavie..?

    «Si une poignee d’Occidentaux adherent au projet de Moscou capitale de l’Europe, libre a eux, rendez-vous dans vingt ans, mais je ne pense pas que les Europeens suivent massivement»
    —> Non pas encore mais tout change tres vite.

    «Si convergence il y a, elle prendra plusieurs generations, il serait d’ailleurs curieux de voir dans quel sens elle se fera ( je n’ai pas la reponse)».
    —> Oui bien d’accord, sauf si forcee par l’histoire.

    C’est pour cela que l’idee d’un espace economique commun m’apparait plus interessante et realiste a court terme: l’interet d’une telle cooperation est evident ( mieux vaut aller acheter chez son voisin qu’au dela des mers!) et permettra et a l’Union europeenne, et a la Russie d’etre plus fortes face aux Etats-Unis et aux grands emergents d’Asie. Pour que cet espace economique se realise, la Russie devra s’aligner sur les normes economiques ayant court chez nous (meilleure application des lois et des decisions de justice, fin des pratiques mafieuses type racket ou raids sur les entreprises, gestion des ressources humaines moins autoritaire et laissant plus de place a l’initiative individuelle). Je crois que c’est l’objectif du gouvernement russe, et vu l’ampleur de la tache, je comprends que les resultats ne soient pas immediatement visibles.
    —> Je me vois mal ne pas etre d’accord :)

     

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