Rio Grande

Cet article à été publié originalement sur Ria Novosti 
 
Rio Grande
 

Depuis que je réside en Russie, il m’est souvent arrivé, lors de discussions avec mes amis russes, d’aborder le sujet du niveau de vie et aussi de la pauvreté. Bien sûr ce sujet est essentiel: tout le monde souhaite bien et en général mieux vivre qu’avant.

La mondialisation, grâce à la télévision et internet a permis à toute la planète de contempler et de souhaiter le niveau de vie jugé idéal: le niveau de vie occidental. Récemment dans la rubrique “Opinions des lecteurs” d’un journal russe, il était demandé à des étudiants quelle question ils souhaiteraient poser au président Medvedev. Une jolie étudiante, âgée de 23 ans avec des grands yeux d’écureuil posait la question suivante: “Dimitri Anatolievitch, quand allons-nous enfin bien vivre?”.

En Russie, le salaire moyen est d’approximativement 500 euros par mois en 2009 et de 1.000 euros par mois à Moscou. Ces chiffres sont assez déconcertants pour qui connaît le coût de la vie dans ce pays. Cependant, je dis souvent à mes amis que ces salaires moyens sont pourtant déjà bien supérieurs à ceux d’Etats de l’Union Européenne tels que la Roumanie (350 euros) ou la Bulgarie (150 euros).

La Russie, sur le papier, se situerait pour l’instant sous le niveau estonien (700 euros) ou polonais (875 euros). Evidemment, la Roumanie et l’Estonie, ce n’est pas la France. Il est vrai que le salaire moyen en France s’élève à 1.800 euros. En plus me rétorquent-ils le coût de l’immobilier en Russie (qui est un réel problème national) dépasse les niveaux de prix français! Bien sûr, ils semblent avoir raison d’un point de vue purement mathématique.

Pourtant d’autres indicateurs économiques sont plus flatteurs pour la Russie. Prenons par exemple la pauvreté. Celle-ci a reculé de moitié en dix ans, la part des Russes vivant sous le seuil de pauvreté ayant diminué de 29 à 15% de la population entre 2000 et 2009.
En France, le taux de pauvreté, qui était de 6,2% de la population en 2001 à la veille du passage à l’euro atteint aujourd’hui 13,7%. La moitié des Français en 2009 vit avec moins de 1.500 euros par mois, ce qui en France n’est vraiment pas beaucoup. Autre indicateur, le chômage. Celui-ci touche aujourd’hui 7% de la population active en Russie, alors qu’il avoisine 12% en France et presque 25% pour les moins de 24 ans.

Enfin, peut-on réellement comparer les niveaux de vie?

Il n’est pas du tout évident que 500 euros à Omsk confèrent moins de pouvoir d’achat que 1.500 euros à Bordeaux. Autre exemple, est-on plus riche à Paris qu’à Moscou avec, disons, 1.000 euros? Assurément non. En 2009, selon la Banque mondiale, la Russie se classait même devant la France pour le pouvoir d’achat par devise nationale.

Mais ces statistiques ne veulent pas tout dire. En France, par exemple, elles sont maquillées par des concepts comme la précarité, le temps partiel ou le surendettement qui explosent depuis quelques années et sont très significatifs du mal-être général. Alors bien sûr la France, via son généreux système d’aide sociale, ne laisse pas sans assistance financière les gens sans ressources ou les chômeurs. C’est encore vrai aujourd’hui mais le débat sur le coût d’un tel système (déficitaire de 23 milliards d’euros en 2010) est désormais lancé et il est plausible que la crise économique signe la fin de l’Etat providence (“Etat providence ” désigne la forme prise par l’intervention de l’État dans la vie économique et sociale-ndlr.) à la française.

Que se passera-t-il alors que l’Etat ne “peut pas” donner du travail à tous ces gens? Les Russes savent-t-ils que le niveau d’endettement de l’Etat français est tel que chaque nouveau né doit déjà 25.000 euros? En Russie a contrario, il est encore fréquent que les revenus réels soient plus élevés que les salaires, de nombreux Russes cumulant une seconde activité en parallèle à leur travail principal.

Cela est, malgré tout, possible dans une économie suffisamment souple et suffisamment dynamique, comme l’est la Russie. Une économie sans dettes mais avec des réserves financières massives. Les prévisions de croissance en Russie pour les deux ou trois prochaines années sont les plus élevées d’Europe et feraient rêver n’importe quel gouvernement de la zone Euro. Il semble donc que la Russie soit sur une phase ascendante, pendant que de nombreux pays européens, comme la France, soient dans une phase plutôt descendante.


Imaginons que durant les dix prochaines années, la situation perdure, que les niveaux de ” salaires ” continuent à augmenter en Russie et la pauvreté à diminuer, tandis que le phénomène inverse se passe en France.
Dès lors mes amis russes dans 10 ans tiendront t-ils le même discours?

Pour ma part, il me semble que l’évaluation du niveau de vie n’est pas définissable seulement par des indicateurs économiques linéaires. Cette sensation que l’avenir sera meilleur que le passé fait qu’il est devenu possible pour les Russes de ne plus regretter le passé, mais également de ne plus craindre l’avenir.
A l’inverse, les Français qui ont connu l’insouciance des “Trente Glorieuses” (cette période d’embellie économique allant de 1945 au choc pétrolier de 1973) ne cessent d’en parler comme d’un âge d’or, révolu.
La dégradation de la situation économique, sociale et identitaire a fait que les Français aujourd’hui ne sont plus sereins face à l’avenir.

Samedi soir, en allant dîner dans un restaurant de mon quartier, Rio Grande, je me suis plongé dans ces réflexions en observant les clients. Sur des morceaux de rock russe des années 1970 repris par un duo talentueux, les habitués dansaient, indépendamment de leur âge et de leurs origines sociales, pourtant très variées.

Je précise que j’habite dans un quartier excentré, un “spalniy rayon” classique au bout d’une ligne de métro. Finalement les gens avaient l’air relativement heureux et insouciant et j’en suis arrivé à la conclusion que le sentiment global de sécurité et de confiance est un indicateur fondamental du réel niveau de vie. Selon cet indicateur-là, les Russes en 2010 sont sans aucun doute parmi les premiers au classement européen.

2 thoughts on “Rio Grande

  1. Sclavus

    J’ai beaucoup de sympathie pour vous Mr Latsa mas ce texte me déplait.
    Retourner les arguments bidon et la suffisance grasse et insipide des gros cons occidentaux par un raisonnement – certes plus respectueux, plus juste, et moins dogmatique que n’est le leur – qui singe un petit peu leur démarche n’est pas le chemin (ni intellectuel ni spirituel) que doit prendre un Russe qui se respecte.
    Or vous le faites un peu quand même car sinon comment expliquer votre terminologie et les nombreuses citations dont le billet est truffé.
    PIB ? Croissance ? Dynamique économique ?
    Laissez les DSK et autres Sarkozy jongler avec ses notions là car la Russie que j’aime n’est pas friande de ça ; et même si elle est consciente de la nécessitée d’intégrer ses « valeurs » dans la gestion de sa société ce n’est jamais avec le même ton péremptoire.
    J’ai connu dans les années 90 un Polonais qui dans l’ivresse de la « dynamique économique polonaise » ne se sentait plus pisser et qui passait son temps à donner des leçons sur l’esprit d’entreprise, dynamique économique etc. à tous les Français qu’il croisait ; en ce moment il doit se trouver dans un asile d’aliénés.
    Le présent des années 90 avec sa complexité géopolitique, médiatique et économique l’avait ancré dans sa certitude du prolétaire enrichi en lui donnant le sentiment d’être un winner.
    Depuis que sa femme c’est barrée avec ses 300 paires de chaussures, la 4×4 et la moitié de la maison Dinasty il a la gueule de bois.
    La Russie – et par excellence ses intellectuels jeunes et brillants dont tu fais partie – ne doit jamais oublier qu’elle est en train de flamber un patrimoine ; celui d’énergies fossiles et des matières premières stratégiques.
    Il n’y a aucun mal à ça et c’est beaucoup plus honnête que le pillage, esclavage ou d’autre formes d’asservissement dont excellent les grands peuples occidentaux ; mais c’est un mirage ; et un mirage dangereux.
    La Russie doit en être consciente et par conséquent moderniser ses infrastructures et avancer dans un esprit de rigueur.
    Je ne sais pas ce qu’a été dit vendredi dernier rue de Varenne mais le titre me faisait doucement rire ; vous aurez beaucoup « d’amis » dans les années qui viennent ; surtout en occident car les nuages gris s‘amassent dans le ciel des économies occidentales ; à vous de voir d’un peu plus près dans les motivations de ses « amitiés ».
    Pour ma part je n’oublierais jamais ni Stalingrad ni Leningrad et leur mosaïques des nationalités d’assaillants.
    Comme je n’oublierais jamais les campagnes bellicistes des médias occidentaux dont était l’objet votre peuple depuis 1989.

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  2. Alexandre LATSA

    Sclavus, les années 90 en Russie étaient marqués par la pauvreté et le règne de l’arbitraire. Le peuple était soumis à la loi des mafias. Les gens avaient faim.

    En Russie la notion de PIB ou de croissance, prends tout son sens car synonyme d’hausse vitale du niveau de vie. C’est la dessus que joue le pouvoir russe : l’augmentation du niveau de vie et l’apparition de la classe moyenne.

    Je suis bien d’accord avec vous sur la nécessité de moderniser les infrastructures et développer l’économie réelle et l’industrie. C’est en cours, entamé et en 2O11 je reviendrais la dessus dans plusieurs articles.

    Les alliés de la Russie seraient à “durée limitée” ? Je ne m’inquiète pas, les russes ne sont pas naïfs. Pour ce qui s’est dit rue de Varenne à l’IDC, je pense des choses intéressantes 😉

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