MISTRAL. Vers le rapprochement Franco-Russe ?

La France l’avait annoncé, par la voix de son nouveau ministre de la Défense Alain Juppé, elle souhaite désormais sortir “de l’ère de la méfiance pour entrer dans celui de la confiance” avec la Russie. Cela tombait à point, cette année 2010 s’est déroulé l’année croisée franco-russe, qui a vu l’organisation de plus de 400 évènements dans les deux pays. Une coopération fructueuse qui a touché à divers domaines, l’art, le sport, la littérature ou encore l’éducation. Mais c’est surtout l’économie qui était visée, le niveau des échanges entre la Russie et la France étant presque revenus à leur niveau d’avant crise. Evidemment, le “gros morceau” était ce projet d’acquisition de navires militaires de classe MISTRAL. Une acquisition souhaitée dans le cadre de la modernisation de l’armée, mais également comme prélude au futur développement d’une flotte de portes avions pour le milieu du siècle, comme l’a affirmé l’amiral Vladimir Vysotsky lors du salon Euronaval en 2008. Cette volonté de la Russie de se doter d’une flotte de porte avions est à mettre en lien avec l’évolution des rapports de force entre grandes puissances dans le siècle qui commence et notamment sur les mers.

Les deux conflits mondiaux ont abouti au monde bipolaire de 1945, dominé par une puissance continentale, l’Union soviétique et une puissance maritime, les Etats-Unis d’Amérique. Moins d’un demi-siècle plus tard, l’effondrement du bloc de l’est a laissé l’humanité sous domination d’une seule super puissance: l’Amérique. Celle-ci il est vrai dominait les océans de la planète, sa flotte militaire étant présente aux quatre coins du globe. Moins de deux ans après la chute de l’Union soviétique, le président Américain Bush père, déclarait dans les sables d’Irak l’avènement du Nouvel Ordre Mondial, unilatéral et Américano-centré. La domination Américaine était totale et d’autant plus forte que la Russie s’effondrait et que la Chine ne s’affirmait pas encore. Pourtant ce nouvel ordre mondial ne dura pas. 2001 marqua le début de l’effondrement de l’empire et le réveil des pôles régionaux, prélude au monde multilatéral en devenir. Ce réveil des puissances régionales se traduisit par une volonté de ces pays à vouloir également participer à la gestion des affaires du monde, y compris sur les mers. La Russie n’est d’ailleurs pas le seul pays à vouloir développer sa flotte de porte avions: Chine, Brésil, Turquie, Japon, Corée du sud font partie des états qui souhaitent se doter d’une capacité d’intervention maritime, militaire ou logistique, à l’autre bout du monde.

Le souhait Russe d’acquisition de BPC Mistral est donc à interpréter dans ce sens. Ces navires sont avant tout des outils de projection, destinés à réaliser des opérations terrestres, à distance, via la mer. Le Mistral existe sous différentes variantes, et peut transporter jusqu’à 1.200 hommes, 16 hélicoptères, 120 véhicules (dont des blindés), deux aéroglisseurs et des navettes de débarquement. Le navire comprend en outre des canons, des batteries de missiles, des installations médicales, ainsi qu’un centre de commandement. La forte autonomie et capacité d’action de ce navire permet en outre à son détenteur d’intervenir sur des théâtres d’opérations très éloignés. Or la Russie ne dispose plus de bâtiments de cette envergure, depuis le retrait des navires de type Rogov, dans les années 2000. Aujourd’hui elle dispose de vaisseaux de type Ropucha, de plus petites dimensions, qui permirent une intervention régionale efficace en 2008 lors du conflit dans le Caucase, mais qui n’authorisent pas la Russie à intervenir à trop grande distance. Or la Russie, qui fait son retour sur la scène internationale souhaite être capable d’intervenir à l’autre bout du monde. Il faut préciser que le Mistral n’est pas destiné qu’à des interventions militaires, mais peut également être utilisé à titre défensif (lutte contre la piraterie) ou logistique (intervention humanitaire).

Lorsque le gouvernement Russe a donc publiqueemnt manifesté son souhait d’achat de MISTRAL en 2009, des réticences ont été rendues publiques par certains états voisins de la Russie, comme les états baltes ou encore la Géorgie, qui sortait d’un conflit avec la Russie un an auparavant. L’argument de ces états, sous marins de la politique Américaine en Europe via l’Otan, était justifié par les risques de déstabilisation régionale, mais Washington craignait surtout que cette acquisition par la Russie de matériel de l’Otan ne rompe un fragile verrou encore présent dans nombre de chancelleries occidentales: la méfiance envers la Russie. Cela est confirmé par l’un des câbles diplomatiques révélé par Wikileaks puisque lors d’un déjeuner avec le ministre français de l’époque Hervé Morin, le chef du Pentagone Robert Gates avait déclaré que: “Cet accord enverra un mauvais message à la Russie et à nos alliés en Europe centrale et orientale”. Pour autant, malgré des annonces contradictoires, et la décision au dernier moment de la partie Russe de réintroduire des concurrents à la France dans un dernier appel d’offre, l’accord semble être scellé en cette fin 2010. Les détails techniques semblent en outre résolus puisque au final 4 bâtiments devraient être négociés, deux fabriqués en France et deux en Russie, la France s’engageant en outre à livrer les technologies liées, notamment les systèmes de guidages.

Beaucoup de choses ont été écrits sur l’utilisation de ces navires militaires par la Russie, notamment dans la mer noire, en cas de nouveaux troubles dans le Caucase ou alors en Ukraine, à la fin du bail de Sébastopol. Pourtant, si l’on lit attentivement les commentaires d’officiels Russes, notamment ceux de l’amiral Viatcheslav Popov, président de la commission navale du sénat Russe, en juin 2010 ces navires seraient en priorité destinés à la façade Pacifique: “la Russie aurait besoin de navires de type Mistral en premier lieu pour améliorer la manœuvrabilité de sa Flotte du Pacifique (…) Un navire de cette classe nous aidera à élever la manœuvrabilité de nos troupes dans le Pacifique, compte tenu de l’importance géographique de cette région et de l’absence de troupes suffisantes pour couvrir, notamment, les Kouriles”.

On peut donc imaginer que l’année franco-russe se termine de la meilleure des façons pour les deux pays et qu’un accord commercial militaire sur la vente des Mistrals symbolise le début de la réconciliation euro-continentale. Pour la France l’enjeu serait financier bien sur mais également politique, afin de prouver sa relative liberté d’action, malgré le retour dans le giron de l’Otan. Pour la Russie, il s’agirait de faire sauter le verrou de la méfiance qui en Occident, parasite totalement les relations entre l’ouest et l’est du continent.

1 thought on “MISTRAL. Vers le rapprochement Franco-Russe ?

  1. Anonymous

    > On peut donc imaginer que l’année franco-russe se termine de la meilleure des façons pour les deux pays et qu’un accord commercial militaire sur la vente des Mistrals symbolise le début de la réconciliation euro-continentale.

    M’enfin… Un accord commercial, meme dans le domaine de l’armement, n’est qu’un accord COMMERCIAL! parler de “reconciliation” voudrait d’abord dire que les 2 pays sont actuellement sinon en guerre du moins en “crise relationnelle”, mais est de toute facon surfait: COMMENT 2 gouvernements que TOUT separe sur le plan de leur maniere de gouverner et de leurs convictions profondes concernant la place de leurs pays dans le monde, pourraient-ils etre en symbiose?

    Les grands discours diplomatiques, les gentes declarations faites dans les salons consulaires, n’ont rien a voir avec ce qu’il se dit a voix basse! Souvenons-nous de Chirac eclusant une biere avec Poutine a St.Peterburg. Deux grands Amis devant l’Eternel, n’est-ce-pas? Et pourtant… Les commentaires au sujet de Chirac, tant de l’homme que de sa Presidence, par les tres hauts fonctionnaires du Kremlin, etaient bien differents! Le “Grand Ami” etait devenu le “pauvre c…” 🙂

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