La bataille pour l’Eurasie va-t-elle s’accélérer?

L’article original a été publié sur RIA-Novosti

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«Les Etats-Unis s’opposeront à des processus d’intégration dans l’espace postsoviétique». Hillary Clinton — 2012

Les récentes déclarations de la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton sur l’intention de Washington de s’opposer aux processus d’intégration dans l’espace postsoviétique lors d’une conférence tenue à Dublin le 6 décembre 2012 ont au moins un mérite, celui de démontrer que l’Union Douanière, et donc la future Union Eurasiatique sont considérés par l’administration américaine comme le mal absolu.
Hillary Clinton n’a pas pris de gants, pour elle, l’union eurasiatique n’est ni plus ni moins que la réincarnation de l’Union Soviétique, et traduit
donc la volonté de la Russie de vouloir reprendre le contrôle du cœur del’Eurasie, que Russie et Occident, via l’Angleterre puis l’Amérique, se disputent depuis prés de 150 ans.


Un retour en arrière s’impose pour comprendre ce que signifie la bataille pour le contrôle de l’Eurasie, qui est tout sauf un fantasme ou une légende. Il s’agit au contraire d’une réalité géopolitique quiconstitue un volet important de la politique étrangère américaine et occidentale depuis la chute du mur de Berlin.

Durant la guerre froide, la puissance américaine ne luttait pas seulement pour la victoire contre son adversaire Soviétique, elle luttait aussi pour le contrôle du monde. Ce faisant, les stratèges américains restaient fidèles à la ligne tracée par les maitres de la géopolitique anglo-saxonne, particulièrement Halford Mackinder et Nicholas Spykman. Pour ces derniers, la maitrise du monde ne pouvait passer que par le contrôle de la zone ou devait se concentrer dans l’avenir tant le gros des habitants, que le gros des ressources énergétiques de la planète: l’Eurasie, encore appelée l’Ile Monde ou Heartland.
» Qui contrôle le Heartland, contrôle le monde «.  Halford John Mackinder – 1919
En ce sens, la mise sous tutelle après 1945 de l’Europe de l’ouest par l’Otan n’a été rien de plus qu’une mise en application des principes de Nicholas Spykman qui jugeait lui essentiel de maitriser l’anneau périphérique (Rimland) de cette Ile monde, de ce Heartland continental.
L’Europe de l’ouest représente la partie occidentale sous contrôle de cet anneau. Comme on peut le voir ici, La zone qui s’étend du pourtour de la caspienne jusqu’à l’Asie centrale constitue sa partie orientale et c’est précisément cette zone qui est visée par les propos d’Hillary Clinton.
» Qui contrôle le Rimland contrôle l’Eurasie. Qui dirige l’Eurasie contrôle la destinée du monde». Nicholas J. Spykman — 1942
Les tentatives avortées du GUAM (Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan, Moldavie) puis la tentative de prise de contrôle de ces mêmes états (membres de cet anneau périphérique) par les révolutions de couleurs planifiées aux USA doivent être comprises et vues dans ce sens: comme une étape nouvelle du containment russe, préalable essentiel au bouclage du Rimland. D’ailleurs, dans sa déclaration Hillary Clinton a insisté sur la déception profonde que représentait l’Ukraine pour le département d’état Américain, tout un symbole lorsqu’on sait l’énergie et les moyens mis en œuvre par l’administration américaine pour faire de l’Ukraine un pion essentiel de l’Otan. Un projet ancien qui prévoyait la constitution d’un axe Allemagne-Pologne-Ukraine dont Zbigniew Brezinski rêvait déjà en 1997 et qui selon lui devait servir à repousser l’influence russe le plus à l’est possible, et renforcer l’Otan au cœur de l’Europe de l’est.


«Il est impératif qu’aucune puissance eurasienne concurrente capable de dominer l’Eurasie ne puisse émerger et ainsi contester l’Amérique». Zbigniew Brezinski — 1997
Bien sur les déclarations d’Hillary Clinton ont provoqué les regrets de Leonid Sloutski, chef de la commission de la Douma pour les Affaires de la CEI. Celui-ci constatait que le potentiel croissant de regroupement géopolitique en Eurasie pourrait faire de cette région l’un des acteurs majeurs du monde. Une situation bien différente de celle qu’impliquait le monde unipolaire de 1991, qui ne laissait aucune place à la Russie.
Beaucoup de pays occidentaux appréciaient Eltsine surtout parce qu’il était le symbole d’une Russie faible, et le symbole de leur victoire sur l’URSS. 20 ans plus tard, alors que le centre de  gravité du monde se déplace vers l’Asie et la Chine, l’Occident américano-centré traverse une crise économique qui l’a considérablement affaibli sur la scène internationale. Pendant ce temps, à mi chemin entre l’Occident et l’Asie, la Russie s’est redressée pour redevenir aujourd’hui la puissance principale d’Eurasie.


Le monde multipolaire qui prend forme devrait vraisemblablement prendre l’aspect d’un monde d’alliances. Les grands états de ce monde
sont tous dans des logiques de regroupements économiques, politiques et militaires, que ce soit au cœur de l’Europe, par dessus l’Atlantique, en Amérique du sud  ou encore en Asie. Ces alliances pourraient rapidement voir l’émergence de blocs souverains tant sur le plan militaire, qu’économique ou politique, et la fragmentation du monde en zones d’influences souveraines.
Pourquoi les nations d’Eurasie n’auraient elle dès lors pas le droit de procéder à une intégration régionale approfondie?  Les menaces américaines contre une alliance volontaire de pays souverains semblent éloigner considérablement les possibilités d’un réel reset russo-américain. Le désaccord sur l’Affaire Syrienne, pays que l’Union Douanière envisageait du reste d’intégrer à une zone de libre échange il y a encore quelques mois, accentue encore le malaise.


Voila donc des propos belliqueux en provenance d’Amérique et prononcés à Dublin, alors même que le chef de l’état russe a pourtant récemment rappelé que la Russie devait trouver sa place géopolitique dans le monde de façon pacifique et que l’intégration eurasiatique devait elle se faire dans le respect de la souveraineté des états. Un principe de souveraineté nationale bien mis à mal durant l’époque unipolaire mais qui constitue tant le point névralgique du développement des BRICs (lire cette analyse a ce sujet) que le cœur de la politique internationale russe, notamment en Syrie.
Souveraineté VS interventionnisme, Unilatéralisme VS Multilatéralisme. Ces deux conceptions du monde diamétralement opposées vont-elles relancer la bataille pour l’Eurasie?

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Posted on by Alexandre Latsa in Articles en francais, Révolutions de couleur, Ria Novosti 4 Comments

4 Responses to La bataille pour l’Eurasie va-t-elle s’accélérer?

  1. chb

    Voilà qui éclaircit le paysage. L’empire aux abois n’a pas d’autre «solution» que de bouffer tout le monde, ou disparaître.

     
  2. Napoléon III

    Article intéressant mais je me pose une question, même plusieurs.

    Je comprends que le «Heartland» soit au milieu de l’Asie et par conséquent influence et est influencé par tous les pays environnant.
    Cependant, l’Asie centrale est loin d’être la partie du monde la plus peuplée, la plus riche ou celle avec le plus de ressources (ok pour le pétrole et certains minerais mais il y en a ailleurs aussi) donc autant d’engouement ne serait il pas trop exagéré ?

    Il est noté que la tactique américaine est de contrôler le «Rimland» donc toute une périphérie. Mais est ce vraiment possible pour les Etats Unis de garder sous influence des pays comme la Chine, l’Inde ou encore l’Iran ?

     
  3. Anonymous

    Zbigniew Brezinski est une incarnation du diable, il n’y a qu’à le lire et écouter ses déclarations pour s’apercevoir qu’il est à classer dans la catégories des individus maléfiques qui ont été le malheur et la honte de l’humanité. Son Empire porte le numéro 666 et est bien mal en point.

     
  4. Sclavus

    Zbig — the big est l’incarnation de l’empire au ventre sans fond ; humain — trop humain ; à part ça bonne fêtes à Alexandre et aux lecteurs qui reconnaissent leur vision du monde dans ses analyses.

     

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