Pour les cinquante prochaines années, il vaut mieux vivre en Russie.

Le courrier de Russie a récemment fait une interview de Oncle-Vania, que les lecteurs de DISSONANCE connaissent déjà pour ses analyses de qualité sur ce blog.

Une interview décapante :)


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Le Courrier de Russie : Si je vous dis « ivresse » ?
Jean-Michel Cosnuau : La Russie elle-même transpire l’ivresse : en arrivant ici, c’est comme si vous aviez été enfermé longtemps dans un espace confiné et que, d’un coup, vous respiriez : ce grand pays, cette liberté individuelle… c’est enivrant. Les Russes gèrent leur surmoi avec la vodka, tout ici est extrême. Le zapoï [pratique consistant à ne pas cesser de boire et d’être ivre pendant plusieurs jours, menant à un état second, ndlr], d’ailleurs, n’existe qu’ici : j’avais un partenaire qui me rendait fou, régulièrement, il partait boire pendant trois semaines. À certaines soirées d’entreprises dans l’un des clubs que j’avais, des mecs en costard-cravate finissaient la tête dans le potage, ou par se taper dessus… mais au moins, entre eux tout était clair.


LCDR : Comment un sociologue finit-il patron de boîte de nuit à Moscou ?

J.M.C. : J’ai un background politique et social, c’est vrai, j’ai notamment été conseiller de Jack Lang pendant deux ans… sans jamais être dans un parti. Je suis toujours resté borderline Ensuite, j’ai été directeur d’une agence de publicité à Paris. À une époque, j’ai commencé à développer en France et en Espagne des bars rock qui s’appelaient Chesterfield Café : je m’occupais alors du planning stratégique de Philip Morris et c’était un moyen de détourner les lois anti-tabac en faisant venir des groupes pour la promotion du bar. L’idée m’avait tellement plu que j’en ai monté plusieurs : et c’est comme ça que je suis arrivé à Moscou, pour ouvrir un autre Chesterfield Café. Je me suis associé avec le patron du Hungry Duck. Et je suis toujours là. Depuis, j’ai monté une quinzaine de bars, restaurants, clubs…

LCDR : Qu’est-ce qui vous a décidé à rester ?
J.M.C.  : Ma femme, qui était moitié russe moitié kabyle, venait de trouver la mort dans un accident d’avion [le vol TWA 800, ndlr] en 1996 : j’ai décidé que c’était le moment de changer de vie. J’avais eu la chance de grandir dans une famille bourgeoise, d’avoir des parents très fortunés, et là j’arrivais, personne ne me connaissait, je repartais de zéro… c’était énergisant.

LCDR : Comment s’est passée votre intégration à la vie russe, parti de rien ?
J.M.C.  : Je me suis senti immédiatement chez moi. Ma mère était une Juive communiste de Varsovie et son père avait lui-même des origines du côté d’Odessa… je ne m’étais pas trop perdu, finalement ! C’était un peu comme dans cette série américaine, Amicalement vôtre : j’avais un super appartement à Paris avec Edward Mitterrand comme roommate, et je me suis retrouvé dans une petitekommounalka qui sentait le chou et dans laquelle je me suis senti beaucoup mieux. C’était un espace de liberté comme on n’en a plus en Europe.

LCDR :Dans quel sens ?
J.M.C.  : Ici l’individu est libre, il n’y a pas cette pression sociale qui existe en France. Les gens qui ne connaissent pas la Russie ont vite fait de la qualifier de dictature, de traiter Poutine de tyran… Le choix du dirigeant est ici plus limité, certes, mais l’individu est moins écrasé. Je ne comprends pas comment les classes moyennes survivent en France : les gens sont assommés de taxes, tout est interdit. Sur n’importe quelle publicité là-bas, vous pouvez lire : « Mangez des légumes, bougez, faites ceci, cela…» et bientôt quoi ? Il faudra leur rappeler de penser, de respirer ?!




LCDR : À quoi tient cette différence, selon vous ?
J.M.C.  : Les Russes sont plus libres car ils ont gardé leur archétype d’homme libre : barbare, mais dans un sens positif. Au bout de vingt ans de Russie, tout ce vernis de pseudo-civilisation s’érode car les Russes ne portent pas de masque, ils ont un surmoi moins prononcé qu’en Europe. Je pense que l’orthodoxie a un poids culturel radicalement différent de celui du catholicisme, les gens ici ont une vision différente du plaisir, du rapport à l’autre… La Russie a eu la chance d’être christianisée 1000 ans après tout le monde : et si on considère comme moi que la civilisation est le début de la décadence, eh bien c’était 1000 ans de sursis.

LCDR
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 Vous êtes orthodoxe ?
J.M.C.  : Je me suis converti à l’orthodoxie il y a six ans : en fait j’y suis arrivé par le bouddhisme et la méditation. Je me rends régulièrement dans un monastère, où mon ex-compagne vit désormais. Je ne suis pas un orthodoxe sérieux, le côté rituel m’agace, toutes ces églises et ces babouchkas… Mais la vie monastique est une vraie vie en communauté, on est débarrassé du fardeau matériel. La relation orthodoxe au péché est véritablement différente : mon père était très jésuite, j’en sais quelque chose ! Il n’y a pas de réelle culpabilité en Russie. Les Russes savent que la condition humaine implique de pécher, alors ils demandent l’aide de Dieu pour continuer à le faire et à mieux le supporter!

LCDR : Qu’en est-il des rapports homme-femme ?
J.M.C.  : Les rapports homme-femme en Occident sont hallucinants ! Les hommes sont émasculés par le système, ils ont peur de tout et rêvent tous de devenir fonctionnaires ; et les femmes sont agressives sous prétexte qu’il faut défendre la parité. Chez nous, Tristane Banon attaque Dominique Strauss-Kahn parce qu’il a essayé de l’embrasser : ici, dans les clubs, les Russes mettent la main aux fesses des jolies filles, au mieux elles rient, au pire ils dégagent : c’est plus sain, non ?



LCDR
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Et dans vos clubs, avec les danseuses, ça se passe comment ?
J.M.C.  : À Moscou, les clubs de strip-tease font partie du paysage, c’est accepté socialement : j’ai ouvert le premier parce qu’on me l’a proposé et que ça m’a amusé. La seule chose, c’est que je n’ai jamais touché un centime sur les filles : les clubs russes prennent 50% sur leurs gains ; chez nous, elles paient leur entrée comme tout le monde et font ce qu’elles veulent. L’unique règle, c’est un test de maladies vénériennes et de consommation d’héroïne, une fois par mois.


LCDR : Vous n’avez jamais eu de problèmes ?
J.M.C.  : Non. Quand les filles ne veulent pas, que le mec ne leur plaît pas, elles refusent, c’est aussi simple que ça. La plupart d’entre elles viennent pour trouver quelqu’un ! Il n’y a pas de show, pas de filles qui se baladent complètement à poil… Nous avons un restaurant excellent, de la musique, des salons : c’est très informel, bon enfant. Le côté voyeur me dérange. J’avais une mère féministe, vous savez !

LCDR : Vos bars, vous les avez imaginés et construits comment ? 
J.M.C.  : Spontanément. Ma femme, qui est décédée, était architecte à New-York, c’est elle qui m’avait initié au design… Et à Moscou, on faisait ce qu’on voulait : au Voodoo Lounge, le premier club avec une terrasse en extérieur, on servait du plov et des brochettes à 5h du matin.


LCDR : Et maintenant, on ne fait plus ce qu’on veut ?
J.M.C.  : Je regrette un peu le Moscou d’avant. Les rapports étaient moins codés, il n’y avait pas encore de classes sociales, maintenant ça s’est embourgeoisé… Au Hungry Duck, le bar le plus délirant de la planète, on trouvait le représentant du Dalaï-Lama, l’équipe de la station Mir, les grands du FSB : tous saouls jusqu’à 6h du matin.

LCDR : C’était grisant ?
J.M.C.  : Oui. Le monde de la nuit m’a apporté  beaucoup de rencontres : des acteurs, des écrivains, des flics véreux, des bandits… c’est plutôt marrant ! Mais j’ai fini par vendre plusieurs clubs, j’ai monté une maison d’édition, Stepnoï Veter [le vent des steppes, ndlr], pour laquelle j’ai fait traduire quelques bouquins de philosophie, j’ai publié Marek Halter… J’avais aussi créé, avec ma compagne, l’équivalent des Restos du cœur : ça s’appelait Sobornost. On distribuait près de quatre ou cinq tonnes de nourriture par mois aux retraités. Au début des années 2000, on gagnait beaucoup d’argent et on ne payait pas d’impôts, alors on redistribuait un peu : ça me coûtait 25 à 30 000 dollars de bouffe par mois.


LCDR : Une sorte de redistribution des richesses en circuit fermé ?
J.M.C.  : Vous voyez, le seul truc qui me dérange un peu en Russie c’est l’ampleur de la corruption : jusqu’à quel point les élites vont-elles encore arriver à se servir ? On entend parler de milliards de dollars qui se volatilisent ! Un peu de corruption est nécessaire, bien sûr, il faut fluidifier les rapports. Mais c’est fini la grande époque où on pouvait appeler un milicien pour qu’il vous emmène à l’aéroport parce que vous étiez en retard ! On rigolait bien, ils étaient souvent saouls… en échange de quelques dollars, ils mettaient le gyrophare. Il faut juste faire attention à ne pas trop accroître l’écart entre la situation des autorités et celle de la classe moyenne.

LCDR : C’est-à-dire ?
J.M.C.  : Les Français ont du mal à imaginer que la classe moyenne russe vive mieux qu’eux: pourtant, elle est souvent propriétaire de ses appartements, ne paie que très peu d’impôts… La volonté de Poutine de remettre la Russie sur le devant de la scène internationale et d’enrichir la classe moyenne est une stratégie qui a du sens. Voyons juste comment tout cela va évoluer… Medvedev avait comme principal objectif d’endiguer la corruption – résultat, elle a été multipliée par dix.


LCDR : Vous soutenez Vladimir Poutine?
J.M.C.  : Le soutenir ? Mais soutenir qui ?! Il n’y a pas d’alternative de toute façon ! Nous verrons bien : j’ai des échos mitigés, j’entends des critiques que je n’entendais pas avant. Mais il faut de la stabilité en Russie : au moins Poutine a déjà été président, il est riche, il va peut-être se mettre à travailler. Si on en met un autre, il commencera par vouloir s’enrichir… La démocratie formelle, après tout…  Regardez ce qu’on a, nous : en politique étrangère, Nicolas Sarkozy ne tient pas la route, et j’imagine assez mal Hollande rencontrer Poutine sans avoir l’air ridicule.


LCDR
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 Qu’est-ce que vous lui souhaitez, à la Russie ?
J.M.C.  : J’espère que l’âme russe prévaudra sur cette espèce de décadence civilisationnelle. Mais il y a encore de la marge… Quand je vais au monastère, je me retrouve vraiment dans une communauté hippie. Bon, ils ont viré les trois trucs les plus marrants à savoir le sexe, la drogue et le rock’n’roll, mais il reste quand même cette entraide, cet esprit… Cette ivresse justement. En tous cas, pour les cinquante prochaines années, il vaut incomparablement mieux vivre en Russie.

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Posted on by Alexandre Latsa in Articles en francais, Chroniques de Oncle Vania 4 Comments

4 Responses to Pour les cinquante prochaines années, il vaut mieux vivre en Russie.

  1. Olive

    Oui, j’ai beaucoup de mal à imaginer que la classe moyenne russe vit mieux que la classe moyenne française. Quelle classe moyenne russe? Celle de Moscou, celle des grandes villes ?
    Oui, les classes moyennes parisiennes vont mal.
    Par contre, les classes moyennes françaises de province ont encore une qualité de vie relativement élevée que les classes moyennes russes «de province» n’ont probablement pas.

     
  2. Anonymous

    Moi, j’adore les mecs qui donnent des leçons… Dodo la saumure faisais exactement le même boulot que ce Monsieur Cosnuau. Il est en prison aujourd’hui. Ce que ce tenancier ne précise pas c’est qu’il a une «cricha» genre gros pontes MVD ou FSB… C’est obligé quand on veut faire de l’argent en faisant du cul à Moscou…
    Vive l’âme russe, «la Doucha» comme l’évoque si bien monsieur Cosnuau…

     
  3. Anonymous

    Les réflexions d’un pilier de boite de nuit. Passionnant et con-sensuel.

     
  4. Anonymous

    M’étonnerais fort que Môssieur JMC, baignant dans le fric depuis ses couches-culottes, fréquente la vraie Russie dans ses bars de Julot casse-croute…

     

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